Je traduisis mot pour mot à mon ecclésiastique ce que William venait de me dire. Le pauvre prêtre zélé,—ainsi dois-je l’appeler, car, quelle que fût sa croyance, il avait assurément une rare sollicitude du salut de l’âme de son prochain, et il serait cruel de penser qu’il n’eût pas une égale sollicitude de son propre salut; cet homme zélé et charitable, dis-je, ne put aussi retenir ses larmes; mais, s’étant remis, il me dit:—«Faites-lui cette seule question: Est-il satisfait qu’il soit trop tard ou en est-il chagrin, et souhaiterait-il qu’il n’en fût pas ainsi?»—Je posai nettement la question à Atkins, et il me répondit avec beaucoup de chaleur:—«Comment un homme pourrait-il trouver sa satisfaction dans une situation qui sûrement doit avoir pour fin la mort éternelle? Bien loin d’en être satisfait, je pense, au contraire, qu’un jour ou l’autre elle causera ma ruine.»

—«Qu’entendez-vous par là?» lui dis-je. Et il me répliqua qu’il pensait en venir, ou plus tôt ou plus tard, à se couper la gorge pour mettre fin à ses terreurs.

L’ecclésiastique hocha la tête d’un air profondément pénétré, quand je lui reportai tout cela; et, s’adressant brusquement à moi, il me dit:—«Si tel est son état, vous pouvez l’assurer qu’il n’est pas trop tard. Le Christ lui donnera repentance. Mais, je vous en prie, ajouta-t-il, expliquez-lui ceci: Que comme l’homme n’est sauvé que par le Christ et le mérite de sa Passion intercédant la miséricorde divine, il n’est jamais trop tard pour rentrer en grâce. Pense-t-il qu’il soit possible à l’homme de pécher au delà des bornes de la puissance miséricordieuse de Dieu? Dites-lui, je vous prie, qu’il y a peut-être un temps où, lassée, la grâce divine cesse ses longs efforts, et où Dieu peut refuser de prêter l’oreille; mais que pour l’homme il n’est jamais trop tard pour implorer merci; que nous, qui sommes serviteurs du Christ, nous avons pour mission de prêcher le pardon en tout temps, au nom de Jésus-Christ, à tous ceux qui se repentent sincèrement. Donc ce n’est jamais trop tard pour se repentir.»

Je répétai tout ceci à Atkins. Il m’écouta avec empressement; mais il parut vouloir remettre la fin de l’entretien, car il me dit qu’il désirait sortir pour causer un peu avec sa femme. Il se retira en effet, et nous poursuivîmes avec ses compagnons. Je m’aperçus qu’ils étaient tous ignorants jusqu’à la stupidité en matière de religion, comme je l’étais moi-même quand je m’enfuis de chez mon père pour courir le monde. Cependant aucun d’eux ne s’était montré inattentif à ce qui avait été dit; et tous promirent sérieusement d’en parler à leurs femmes, et d’employer tous leurs efforts pour les persuader de se faire chrétiennes.

L’ecclésiastique sourit lorsque je lui rendis leur réponse; mais il garda longtemps le silence. A la fin pourtant, secouant la tête:—«Nous qui sommes serviteurs du Christ, dit-il, nous ne pouvons qu’exhorter et instruire; quand les hommes se soumettent et se conforment à nos censures, et promettent ce que nous demandons, notre pouvoir s’arrête là; nous sommes tenus d’accepter leurs bonnes paroles. Mais croyez-moi, sir, continua-t-il, quoi que vous ayez pu apprendre de la vie de cet homme que vous nommez William Atkins, j’ai la conviction qu’il est parmi eux le seul sincèrement converti. Je le regarde comme un vrai pénitent. Non que je désespère des autres. Mais cet homme-ci est profondément frappé des égarements de sa vie passée, et je ne doute pas que lorsqu’il viendra à parler de religion à sa femme, il ne s’en pénètre lui-même efficacement; car s’efforcer d’instruire les autres est souvent le meilleur moyen de s’instruire soi-même. J’ai connu un homme qui, ajouta-t-il, n’ayant de la religion que des notions sommaires, et menant une vie au plus haut point coupable et perdue de débauches, en vint à une complète résipiscence en s’appliquant à convertir un juif. Si donc le pauvre Atkins se met une fois à parler sérieusement de Jésus-Christ à sa femme, j’ose parier qu’il entrera par là lui-même dans la voie d’une entière conversion et d’une sincère pénitence. Et qui sait ce qui peut s’ensuivre?»

D’après cette conversation cependant, et les susdites promesses de s’efforcer à persuader aux femmes d’embrasser le christianisme, le prêtre maria les trois couples présents. William Atkins et sa femme n’étaient pas encore rentrés. Les épousailles faites, après avoir attendu quelque temps, mon ecclésiastique fut curieux de savoir où était allé Atkins; et, se tournant vers moi, il me dit:—«Sir, je vous en supplie, sortons de votre labyrinthe, et allons voir. J’ose avancer que nous trouverons par là ce pauvre homme causant sérieusement avec sa femme et lui enseignant déjà quelque chose de la religion.»—Je commençais à être de même avis. Nous sortîmes donc ensemble, et je le menai par un chemin qui n’était connu que de moi, et où les arbres s’élevaient si épais qu’il n’était pas facile de voir à travers les touffes de feuillage, qui permettaient encore moins d’être vu qu’elles ne laissaient voir. Quand nous fûmes arrivés à la lisière du bois, j’aperçus Atkins et sa sauvage épouse au teint basané assis à l’ombre d’un buisson et engagés dans une conversation animée. Je restai coi jusqu’à ce que mon ecclésiastique m’eût rejoint; et alors, lui ayant montré où ils étaient, nous fîmes halte et les examinâmes longtemps avec la plus grande attention.

J’aperçus Atkins et sa sauvage épouse...

Nous remarquâmes qu’il la sollicitait vivement en lui montrant du doigt là-haut le soleil et toutes les régions des cieux; puis en bas la terre, puis au loin la mer, puis lui-même, puis elle, puis les bois et les arbres.—«Or, me dit mon ecclésiastique, vous le voyez, voici que mes paroles se vérifient: il la prêche. Observez-le; maintenant il lui enseigne que notre Dieu les a faits, elle et lui, de même que le firmament, la terre, la mer, les bois et les arbres.»—«Je le crois aussi,» lui répondis-je.—Aussitôt nous vîmes Atkins se lever, puis se jeter à genoux en élevant ses deux mains vers le ciel. Nous supposâmes qu’il proférait quelque chose, mais nous ne pûmes l’entendre: nous étions trop éloignés pour cela. Il resta à peine une demi-minute agenouillé, revint s’asseoir auprès de sa femme et lui parla derechef. Nous remarquâmes alors combien elle était attentive; mais gardait-elle le silence ou parlait-elle, c’est ce que nous n’aurions su dire. Tandis que ce pauvre homme était agenouillé, j’avais vu des larmes couler en abondance sur les joues de mon ecclésiastique, et j’avais eu peine moi-même à me retenir. Mais c’était un grand chagrin pour nous que de ne pas être assez près pour entendre quelque chose de ce qui s’agitait entre eux.