Nous les mariâmes le jour même.
Je remis le soin de ce partage à Will Atkins, qui vraiment alors était devenu un homme sage, grave, ménager, complètement réformé, excessivement pieux et religieux, et qui, autant qu’il peut m’être permis de prononcer en pareil cas, était, je le crois fermement, un pénitent sincère.
Il s’acquitta de cette répartition avec tant d’équité et tellement à la satisfaction de chacun, qu’ils désirèrent seulement pour le tout un acte général de ma main que je fis dresser et que je signai et scellai. Ce contrat, déterminant la situation et les limites de chaque plantation, certifiait que je leur accordais la possession absolue et héréditaire des plantations ou fermes respectives et de leurs dépendances, à eux et à leurs héritiers, me réservant tout le reste de l’île comme ma propriété particulière, et par chaque plantation une certaine redevance payable au bout de onze années à moi ou à quiconque de ma part ou en mon nom viendrait la réclamer et produirait une copie légalisée de cette concession.
Quant au mode de gouvernement et aux lois à introduire parmi eux, je leur dis que je ne saurais leur donner de meilleurs règlements que ceux qu’ils pouvaient s’imposer eux-mêmes. Seulement je leur fis promettre de vivre en amitié et en bon voisinage les uns avec les autres. Et je me préparai à les quitter.
Une chose que je ne dois point passer sous silence, c’est que, nos colons étant alors constitués en une sorte de république et surchargés de travaux, il était malséant que trente-sept Indiens vécussent dans un coin de l’île indépendants et inoccupés; car, excepté de pourvoir à leur nourriture, ce qui n’était pas toujours sans difficulté, ils n’avaient aucune espèce d’affaire ou de propriété à administrer. Aussi proposai-je au gouverneur espagnol d’aller les trouver avec le père de Vendredi et de leur offrir de se disperser et de planter pour leur compte, ou d’être associés aux différentes familles comme serviteurs, et entretenus pour leur travail, sans être toutefois absolument esclaves; car je n’aurais pas voulu souffrir qu’on les soumît à l’esclavage, ni par la force ni par nulle autre voie, parce que leur liberté leur avait été octroyée par capitulation, et qu’elle était un article de reddition, chose que l’honneur défend de violer.
Ils adhérèrent volontiers à la proposition et suivirent tous de grand cœur le gouverneur espagnol. Nous leur départîmes donc des terres et des plantations; trois ou quatre d’entre eux en acceptèrent, mais tous les autres préférèrent être employés comme serviteurs dans les diverses familles que nous avions fondées; et ainsi ma colonie fut à peu près établie comme il suit: les Espagnols possédaient mon habitation primitive, laquelle était la ville capitale, et avaient étendu leur plantation tout le long du ruisseau qui formait la crique dont j’ai si souvent parlé, jusqu’à ma tonnelle; en accroissant leurs cultures, ils poussaient toujours à l’est. Les Anglais habitaient dans la partie nord-est, où Will Atkins et ses compagnons s’étaient fixés tout d’abord, et s’avançaient au sud et au sud-ouest en deçà des possessions des Espagnols. Chaque plantation avait au besoin un grand supplément de terrain à sa disposition, de sorte qu’il ne pouvait y avoir lieu de se chamailler par manque de place.
Toute la pointe occidentale de l’île fut laissée inhabitée, afin que si quelques sauvages y abordaient seulement pour y consommer leurs barbaries accoutumées, ils pussent aller et venir librement; s’ils ne vexaient personne, personne n’avait envie de les vexer. Sans doute ils y débarquèrent souvent, mais ils s’en retournèrent, sans plus; car je n’ai jamais entendu dire que mes planteurs eussent été attaqués et troublés davantage.
Il me revint alors à l’esprit que j’avais insinué à mon ami l’ecclésiastique que l’œuvre de la conversion de nos sauvages pourrait peut-être s’accomplir en son absence et à sa satisfaction; et je lui dis que je la croyais à cette heure en beau chemin; car ces Indiens étant ainsi répartis parmi les chrétiens, si chacun de ceux-ci voulait faire son devoir auprès de ceux qui se trouvaient sous sa main, j’espérais que cela pourrait avoir un fort bon résultat.
Il en tomba d’accord d’emblée:—«Si toutefois, dit-il, ils voulaient faire leur devoir; mais comment, ajouta-t-il, obtiendrons-nous cela d’eux?»—Je lui répondis que nous les manderions tous ensemble, et leur en imposerions la charge, ou bien que nous irions les trouver chacun en particulier, ce qu’il jugea préférable. Nous nous partageâmes donc la tâche, lui pour en parler aux Espagnols qui étaient tous papistes, et moi aux Anglais qui étaient tous protestants; et nous leur recommandâmes instamment et leur fîmes promettre de ne jamais établir aucune distinction de catholiques ou de réformés, en exhortant les sauvages à se faire chrétiens, mais de leur donner une connaissance générale du vrai Dieu et de Jésus-Christ, leur sauveur. Ils nous promirent pareillement qu’ils n’auraient jamais les uns avec les autres aucun différend, aucune dispute au sujet de la religion.