Quand j’arrivai à la maison de Will Atkins,—si je puis l’appeler ainsi, car jamais pareil édifice, pareil morceau de clayonnage, je crois, n’eut son semblable dans le monde,—quand j’arrivai là, dis-je, j’y trouvai la jeune femme dont précédemment j’ai parlé et l’épouse de William Atkins liées intimement. Cette jeune femme sage et religieuse avait perfectionné l’œuvre que Will Atkins avait commencée; et quoique ce ne fût pas plus de quatre jours après ce dont je viens de donner la relation, cependant la néophyte indienne était devenue une chrétienne telle que m’en ont rarement offert mes observations et le commerce du monde.
Dans la matinée qui précéda cette visite, il me vint à l’idée que parmi les choses nécessaires que j’avais à laisser à mes Anglais, j’avais oublié de placer une Bible, et qu’en cela je me montrais moins attentionné à leur égard que ne l’avait été envers moi ma bonne amie la veuve, lorsqu’en m’envoyant de Lisbonne la cargaison de cent livres sterling, elle y avait glissé trois Bibles et un livre de prières. Toutefois la charité de cette brave femme eut une plus grande extension qu’elle ne l’avait imaginé; car il était réservé à ses présents de servir à la consolation et à l’instruction de gens qui en firent un bien meilleur usage que moi-même.
Je mis une de ces Bibles dans ma poche, et lorsque j’arrivai à la rotonde ou maison de William Atkins, et que j’eus appris que la jeune épousée et la femme baptisée d’Atkins avaient conversé ensemble sur la religion,—car Will me l’annonça avec beaucoup de joie,—je demandai si elles étaient réunies en ce moment, et il me répondit que oui. J’entrai donc dans la maison; il m’y suivit, et nous les trouvâmes toutes deux en grande conversation.—«Oh! sir, me dit William Atkins, quand Dieu a des pécheurs à réconcilier à lui, des étrangers à introduire dans son royaume, il ne manque pas de messagers. Ma femme s’est acquis un nouveau guide; moi, je me reconnais aussi indigne qu’incapable de cette œuvre; cette jeune personne nous a été envoyée du ciel: il suffirait d’elle pour convertir toute une île de sauvages.»—La jeune épousée rougit et se leva pour se retirer, mais je l’invitai à se rasseoir.—«Vous avez une bonne œuvre entre les mains, lui dis-je, j’espère que Dieu vous bénira dans cette œuvre.»
Nous causâmes un peu; et, ne m’apercevant pas qu’ils eussent aucun livre chez eux, sans toutefois m’en être enquis, je mis la main dans ma poche et j’en tirai ma Bible.—«Voici, dis-je à Atkins, que je vous apporte un secours que peut-être vous n’aviez pas jusqu’à cette heure.» Le pauvre homme fut si confondu, que de quelque temps il ne put proférer une parole. Mais, revenant à lui, il prit le livre à deux mains, et se tournant vers sa femme:—«Tenez, ma chère, s’écria-t-il, ne vous avais-je pas dit que notre Dieu, bien qu’il habite là-haut, peut entendre ce que nous disons! Voici ce livre que j’ai demandé par mes prières quand vous et moi nous nous agenouillâmes près du buisson. Dieu nous a entendus et nous l’envoie.»—En achevant ces mots, il tomba dans de si vifs transports, qu’au milieu de la joie de posséder ce livre et des actions de grâce qu’il en rendait à Dieu, les larmes ruisselaient sur sa face comme à un enfant qui pleure.
—Je vous apporte un secours...
La femme fut émerveillée et pensa tomber dans une méprise que personne de nous n’avait prévue; elle crut fermement que Dieu lui avait envoyé le livre sur la demande de son mari. Il est vrai qu’il en était ainsi providentiellement, et qu’on pouvait le prendre dans un sens raisonnable; mais je crois qu’il n’eût pas été difficile en ce moment de persuader à cette pauvre femme qu’un messager était venu du ciel tout exprès dans le dessein de lui apporter ce livre. C’était matière trop sérieuse pour tolérer aucune supercherie; aussi me tournai-je vers la jeune épousée et lui dis-je que nous ne devions point en imposer à la nouvelle convertie, dans sa primitive et ignorante intelligence des choses, et je la priai de lui expliquer qu’on peut dire fort justement que Dieu répond à nos suppliques, quand, par le cours de sa providence, pareilles choses d’une façon toute particulière adviennent comme nous l’avions demandé; mais que nous ne devons pas nous attendre à recevoir des réponses du ciel par une voie miraculeuse et toute spéciale, et que c’est un bien pour nous qu’il n’en soit pas ainsi.
La jeune épousée s’acquitta heureusement de ce soin, de sorte qu’il n’y eut, je vous assure, nulle fraude pieuse là dedans. Ne point détromper cette femme eût été à mes yeux la plus injustifiable imposture du monde. Toutefois le saisissement de joie de Will Atkins passait vraiment toute expression, et là pourtant, on peut en être certain, il n’y avait rien d’illusoire. A coup sûr, pour aucune chose semblable, jamais homme ne manifesta plus de reconnaissance qu’il n’en montra pour le don de cette Bible; et jamais homme, je crois, ne fut ravi de posséder une Bible par de plus dignes motifs. Quoiqu’il eût été la créature la plus scélérate, la plus dangereuse, la plus endurcie, la plus outrageuse, la plus furibonde et la plus perverse, cet homme peut nous servir d’exemple à tous pour la bonne éducation des enfants, à savoir que les parents ne doivent jamais négliger d’enseigner et d’instruire, et ne jamais désespérer du succès de leurs efforts, les enfants fussent-ils à ce point opiniâtres et rebelles, ou en apparence insensibles à l’instruction; car si jamais Dieu dans sa providence vient à toucher leur conscience, la force de leur éducation reprend son action sur eux, et les premiers enseignements des parents ne sont pas perdus, quoiqu’ils aient pu rester enfouis bien des années: un jour ou l’autre ils peuvent en recueillir le bénéfice.