Cependant ce dernier cas leur semblant le meilleur, ils se déterminèrent à laisser intactes ces habitations, et à se mettre en quête de la ville comme ils pourraient. Après avoir fait un bout de chemin, ils trouvèrent une vache attachée à un arbre, et sur-le-champ il leur vint à l’idée qu’elle pourrait leur être un bon guide:—«Sûrement, se disaient-ils, cette vache appartient au village que nous cherchons ou au hameau que nous laissons, et, en la déliant, nous verrons de quel côté elle ira: si elle retourne en arrière, tant pis; mais si elle marche en avant, nous n’aurons qu’à la suivre.»—Ils coupèrent donc la corde faite de glaïeuls tortillés, et la vache partit devant. Bref, cette vache les conduisit directement au village, qui, d’après leur rapport, se composait de plus de deux cents maisons ou cabanes. Dans quelques-unes plusieurs familles vivaient ensemble.
... et la vache partit devant.
Là régnait partout le silence et cette sécurité profonde que pouvait goûter dans le sommeil une contrée qui n’avait jamais vu pareil ennemi. Pour aviser à ce qu’ils devaient faire, ils tinrent de nouveau conseil, et, bref, ils se déterminèrent à se diviser en trois bandes et à mettre le feu à trois maisons sur trois différents points du village; puis, à mesure que les habitants sortiraient, de s’en saisir et de les garrotter. Si quelqu’un résistait, il n’est pas besoin de demander ce qu’ils pensaient lui faire. Enfin ils devaient fouiller le reste des maisons et se livrer au pillage. Toutefois il était convenu que sans bruit on traverserait d’abord le village pour reconnaître son étendue et voir si l’on pouvait ou non tenter l’aventure.
La ronde faite, ils se résolurent à hasarder le coup en désespérés; mais tandis qu’ils s’excitaient l’un l’autre à la besogne, trois d’entre eux, qui étaient un peu plus en avant, se mirent à appeler, disant qu’ils avaient trouvé Thomas Jeffrys. Tous accoururent, et ce n’était que trop vrai, car là ils trouvèrent le pauvre garçon pendu tout nu par un bras, et la gorge coupée. Près de l’arbre patibulaire il y avait une maison où ils entrevirent seize ou dix-sept des principaux Indiens qui précédemment avaient pris part au combat contre nous, et dont deux ou trois avaient reçu des coups de feu. Nos hommes s’aperçurent bien que les gens de cette demeure étaient éveillés et se parlaient l’un l’autre, mais ils ne purent savoir quel était leur nombre.
La vue de leur pauvre camarade massacré les transporta tellement de rage, qu’ils jurèrent tous de le venger et que pas un Indien qui tomberait entre leurs mains n’aurait quartier. Ils se mirent à l’œuvre sur-le-champ, toutefois moins follement qu’on n’eût pu l’attendre de leur fureur. Leur premier mouvement fut de se mettre en quête de choses aisément inflammables; mais, après un instant de recherche, ils s’aperçurent qu’ils n’en avaient que faire, car la plupart des maisons étaient basses et couvertes de glaïeuls et de joncs dont la contrée est pleine. Ils firent donc alors des artifices en humectant un peu de poudre dans la paume de leur main; et au bout d’un quart d’heure le village brûlait en quatre ou cinq endroits, et particulièrement cette habitation où les Indiens ne s’étaient pas couchés. Aussitôt que l’incendie éclata, ces pauvres misérables commencèrent à s’élancer dehors pour sauver leur vie; mais ils trouvaient leur sort dans cette tentative; là, au seuil de la porte où ils étaient repoussés, le maître d’équipage lui-même en pourfendit un ou deux avec sa hache d’armes. Comme la case était grande et remplie d’Indiens, le drôle ne se soucia pas d’y entrer, mais il demanda et jeta au milieu d’eux une grenade qui d’abord les effraya; puis, quand elle éclata, elle fit un tel ravage parmi eux qu’ils poussèrent des hurlements horribles.
Bref, la plupart des infortunés qui se trouvaient dans l’entrée de la hutte furent tués ou blessés par cette grenade, hormis deux ou trois qui se précipitèrent à la porte que gardaient le maître d’équipage et deux autres compagnons, avec la baïonnette au bout du fusil, pour dépêcher tous ceux qui prendraient ce chemin. Il y avait un autre logement dans la maison où le prince ou roi, n’importe, et quelques autres, se trouvaient: là, on les retint jusqu’à ce que l’habitation, qui pour lors était tout en flammes, croulât sur eux. Ils furent étouffés ou brûlés tous ensemble.
Tout ceci durant, nos gens n’avaient pas lâché un coup de fusil, de peur d’éveiller les Indiens avant de pouvoir s’en rendre maîtres; mais le feu ne tarda pas à les arracher au sommeil, et mes drôles cherchèrent alors à se tenir ensemble bien en corps; car l’incendie devenait si violent, toutes les maisons étant faites de matières légères et combustibles, qu’ils pouvaient à peine passer au milieu des rues; et leur affaire était pourtant de suivre le feu pour consommer leur extermination. Au fur et à mesure que l’embrasement chassait les habitants de ces demeures brûlantes, ou que l’effroi les arrachait de celles encore préservées, nos lurons, qui les attendaient au seuil de la porte, les assommaient en s’appelant et en se criant réciproquement de se souvenir de Thomas Jeffrys.