Tandis que ceci se passait, je dois confesser que j’étais fort inquiet, surtout quand je vis les flammes du village embrasé, qui, parce qu’il était nuit, me semblaient tout près de moi.
A ce spectacle, mon neveu le capitaine, que ses hommes réveillèrent aussi, ne fut guère plus tranquille, ne sachant ce dont il s’agissait et dans quel danger j’étais, surtout quand il entendit les coups de fusil: car nos aventuriers commençaient alors à faire usage de leurs armes à feu. Mille pensées sur mon sort et celui du subrécargue et sur nous tous oppressaient son âme; et enfin, quoiqu’il lui restât peu de monde disponible, ignorant dans quel mauvais cas nous pouvions être, il prit l’autre embarcation et vint me trouver à terre, à la tête de treize hommes.
Grande fut sa surprise de nous voir, le subrécargue et moi, dans la chaloupe, seulement avec deux matelots, dont l’un y avait été laissé pour sa garde; et bien qu’enchanté de nous retrouver en bon point, comme nous il séchait d’impatience de connaître ce qui se passait, car le bruit continuait et la flamme croissait. J’avoue qu’il eût été bien impossible à tout homme au monde de réprimer son envie de savoir ce qu’il était advenu, ou son inquiétude sur le sort des absents. Bref, le capitaine me dit qu’il voulait aller au secours de ses hommes, coûte que coûte. Je lui représentai, comme je l’avais déjà fait à nos aventuriers, la sûreté du navire, les dangers du voyage, l’intérêt des armateurs et des négociants, et cætera, et lui déclarai que je voulais partir, moi et deux hommes seulement, pour voir si nous pourrions, à distance, apprendre quelque chose de l’événement, et revenir le lui dire.
J’eus autant de succès auprès de mon neveu que j’en avais eu précédemment auprès des autres:—«Non, non; j’irai, répondit-il; seulement je regrette d’avoir laissé plus de dix hommes à bord, car je ne puis penser à laisser périr ces braves faute de secours: j’aimerais mieux perdre le navire, le voyage, et ma vie et tout!...»—Il partit donc.
Alors il ne me fut pas plus possible de rester en arrière qu’il m’avait été possible de les dissuader de partir. Pour couper court, le capitaine ordonna à deux matelots de retourner au navire avec la pinasse, laissant la chaloupe à l’ancre, et de ramener encore douze hommes. Une fois arrivés, six devaient garder les deux embarcations et les six autres venir nous rejoindre. Ainsi seize hommes seulement devaient demeurer à bord; car l’équipage entier ne se composait que de soixante-cinq hommes, dont deux avaient péri dans la première échauffourée.
Nous nous mîmes en marche; à peine, comme on peut le croire, sentions-nous la terre que nous foulions, et guidés par la flamme, à travers champs, nous allâmes droit au lieu de l’incendie. Si le bruit de la fusillade nous avait surpris d’abord, les cris des pauvres Indiens nous remuèrent bien autrement et nous remplirent d’horreur. Je le confesse, je n’avais jamais assisté au pillage d’une cité ni à la prise d’assaut d’une ville. J’avais bien entendu dire qu’Olivier Cromwell, après avoir pris Drogheda en Irlande, y avait fait massacrer hommes, femmes et enfants. J’avais bien ouï raconter que le comte de Tilly, lors du sac de la ville de Magdebourg avait fait égorger vingt-deux mille personnes de tout sexe; mais jusqu’alors je ne m’étais jamais fait une idée de la chose même, et je ne saurais ni la décrire, ni rendre l’horreur qui s’empara de nos esprits.
Néanmoins nous avancions toujours et enfin nous atteignîmes le village, sans pouvoir toutefois pénétrer dans les rues à cause du feu. Le premier objet qui s’offrit à nos regards, ce fut les ruines d’une maison ou d’une hutte, ou plutôt ses cendres, car elle était consumée. Tout auprès, éclairés en plein par l’incendie, gisaient quatre hommes et trois femmes tués, et nous eûmes lieu de croire qu’un ou deux autres cadavres étaient ensevelis parmi les décombres en feu.
En un mot, nous trouvâmes partout les traces d’une rage si barbare, et d’une fureur si au delà de tout ce qui est humain, que nous ne pûmes croire que nos gens fussent coupables de telles atrocités, ou, s’ils en étaient les auteurs, nous pensâmes que tous avaient mérité la mort la plus cruelle. Mais ce n’était pas tout: nous vîmes l’incendie s’étendre, et comme les cris croissaient à mesure que l’incendie croissait, nous tombâmes dans la dernière consternation. Nous nous avançâmes un peu, et nous aperçûmes, à notre grand étonnement, trois femmes nues, poussant d’horribles cris, et fuyant comme si elles avaient des ailes, puis, derrière elles, dans la même épouvante et la même terreur, seize ou dix-sept naturels poursuivis-je ne saurais les mieux nommer—par trois de nos bouchers anglais, qui, ne pouvant les atteindre, leur envoyèrent une décharge: un pauvre diable, frappé d’une balle, fut renversé sous nos yeux. Quand ces Indiens nous virent, croyant que nous étions des ennemis et que nous voulions les égorger, comme ceux qui leur donnaient la chasse, ils jetèrent un cri horrible, surtout les femmes, et deux d’entre eux tombèrent par terre comme morts d’effroi.
A ce spectacle, j’eus le cœur navré, mon sang se glaça dans mes veines, et je crois que si les trois matelots anglais qui les poursuivaient se fussent approchés, je les aurais fait tuer par notre monde. Nous essayâmes de faire connaître à ces pauvres fuyards que nous ne voulions point leur faire de mal, et aussitôt ils accoururent et se jetèrent à nos genoux, levant les mains et se lamentant piteusement pour que nous leur sauvions la vie. Leur ayant donné à entendre que c’était là notre intention, tous vinrent pêle-mêle derrière nous se ranger sous notre protection. Je laissai mes hommes assemblés, et je leur recommandai de ne frapper personne, mais, s’il était possible, de se saisir de quelqu’un de nos gens pour voir de quel démon ils étaient possédés, ce qu’ils espéraient faire, puis enfin, de leur enjoindre de se retirer, en leur assurant que, s’ils demeuraient jusqu’au jour, ils auraient une centaine de mille hommes à leurs trousses. Je les laissai, dis-je, et prenant seulement avec moi deux de nos marins, je m’en allai parmi les fuyards. Là, quel triste spectacle m’attendait! Quelques-uns s’étaient horriblement rôti les pieds en passant et courant à travers le feu; d’autres avaient les mains brûlées; une des femmes était tombée dans les flammes et avait été presque mortellement grillée avant de pouvoir s’en arracher; deux ou trois hommes avaient eu, dans leur fuite, le dos et les cuisses tailladés par nos gens; un autre enfin avait reçu une balle dans le corps, et mourut tandis que j’étais là.
J’aurais bien désiré connaître quelle avait été la cause de tout ceci, mais je ne pus comprendre un mot de ce qu’ils me dirent; à leurs signes, toutefois, je m’aperçus qu’ils n’en savaient rien eux-mêmes. Cet abominable attentat me transperça tellement le cœur que, ne pouvant tenir là plus longtemps, je retournai vers nos compagnons. Je leur faisais part de ma résolution et leur commandais de me suivre, quand, tout à coup, s’avancèrent quatre de nos matamores avec le maître d’équipage à leur tête, courant, tout couverts de sang et de poussière, sur des monceaux de corps qu’ils avaient tués, comme s’ils cherchaient encore du monde à massacrer. Nos hommes les appelèrent de toutes leurs forces; un d’eux, non sans beaucoup de peine, parvint à s’en faire entendre; ils reconnurent alors qui nous étions, et s’approchèrent de nous.