Sitôt que le maître d’équipage nous vit, il poussa comme un cri de triomphe, pensant qu’il lui arrivait du renfort, et, sans plus écouter:—«Capitaine, s’écria-t-il, noble capitaine, que je suis aise que vous soyez venu! nous n’en avons pas encore à moitié fini. Les plats gueux! les chiens d’enfer! je veux en tuer autant que le pauvre Tom a de cheveux sur la tête. Nous avons juré de n’en épargner aucun; nous voulons extirper cette race de la terre!»—Et il se reprit à courir, pantelant, hors d’haleine, sans nous donner le temps de lui dire un mot.
Enfin, élevant la voix pour lui imposer un peu silence:—«Chien sanguinaire! lui criai-je, qu’allez-vous faire? Je vous défends de toucher à une seule de ces créatures, sous peine de la vie. Je vous ordonne, sur votre tête, de mettre fin à cette tuerie, et de rester ici: sinon vous êtes mort.»
—«Tudieu! sir, dit-il, savez-vous ce que vous faites et ce qu’ils ont fait? Si vous voulez savoir la raison de ce que nous avons fait, nous, venez ici.»—Et, sur ce, il me montra le pauvre Tom pendu à un arbre, et la gorge coupée.
... le pauvre Tom pendu à un arbre...
J’avoue qu’à cet aspect je fus irrité moi-même, et qu’en toute autre occasion j’eusse été fort exaspéré; mais je pensai que déjà ils n’avaient porté que trop loin leur rage et je me rappelai les paroles de Jacob à ses fils Siméon et Lévi:—«Maudite soit leur colère, car elle a été féroce, et leur vengeance, car elle a été cruelle.»—Or, une nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins qui me suivaient eurent jeté les yeux sur ce triste spectacle, ainsi que moi, j’eus autant de peine à les retenir que j’en avais eu avec les autres. Bien plus, mon neveu le capitaine se rangea de leur côté, et me dit, de façon à ce qu’ils l’entendissent, qu’ils redoutaient seulement que nos hommes ne fussent écrasés par le nombre; mais quant aux habitants, qu’ils méritaient tous la mort, car tous avaient trempé dans le meurtre du pauvre matelot et devaient être traités comme des assassins. A ces mots, huit de mes hommes, avec le maître d’équipage et sa bande, s’enfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi, puisqu’il était tout à fait hors de mon pouvoir de les retenir, je me retirai morne et pensif: je ne pouvais supporter la vue et encore moins les cris et les gémissements des pauvres misérables qui tombaient entre leurs mains.
Personne ne me suivit, hors le subrécargue et deux hommes, et avec eux seuls je retournai vers nos embarcations. C’était une grande folie à moi, je l’avoue, de m’en aller ainsi; car il commençait à faire jour et l’alarme s’était répandue dans le pays. Environ trente ou quarante hommes armés de lances et d’arcs campaient à ce petit hameau de douze ou treize cabanes dont il a été question déjà; mais, par bonheur, j’évitai cette place et je gagnai directement la côte. Quand j’arrivai au rivage, il faisait grand jour: je pris immédiatement la pinasse et je me rendis à bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le cas échéant.
Je remarquai, à peu près vers le temps où j’accostai le navire, que le feu était presque éteint et le bruit apaisé; mais environ une demi-heure après que j’étais à bord, j’entendis une salve de mousqueterie et je vis une grande fumée. C’était, comme je l’appris plus tard, nos hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante Indiens postés au petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept et brûlèrent toutes les maisons, mais ils ne touchèrent point aux femmes ni aux enfants.
Au moment où la pinasse regagnait le rivage, nos aventuriers commencèrent à reparaître: ils arrivaient petit à petit, non plus en deux corps et en ordre comme ils étaient partis, mais pêle-mêle, mais à la débandade, de telle façon qu’une poignée d’hommes résolus aurait pu leur couper à tous la retraite.