Mais ils avaient jeté l’épouvante dans tout le pays. Les naturels étaient si consternés, si atterrés qu’une centaine d’entre eux, je crois, auraient fui seulement à l’aspect de cinq des nôtres. Dans toute cette terrible action il n’y eut pas un homme qui fit une belle défense. Surpris tout à la fois par l’incendie et l’attaque soudaine de nos gens au milieu de l’obscurité, ils étaient si éperdus qu’ils ne savaient que devenir. S’ils fuyaient d’un côté, ils rencontraient un parti; s’ils reculaient, un autre, et partout la mort. Quant à nos marins, pas un n’attrapa la moindre blessure, hors un homme qui se foula le pied et un autre qui eut une main assez grièvement brûlée.

J’étais fort irrité contre mon neveu le capitaine, et au fait intérieurement, contre tous les hommes du bord, mais surtout contre lui, non seulement parce qu’il avait forfait à son devoir, comme commandant du navire, responsable du voyage, mais encore parce qu’il avait plutôt attisé qu’amorti la rage de son équipage dans cette sanguinaire et cruelle entreprise. Mon neveu me répondit très respectueusement, et me dit qu’à la vue du cadavre du pauvre matelot, massacré d’une façon si féroce et si barbare, il n’avait pas été maître de lui-même et n’avait pu maîtriser sa colère. Il avoua qu’il n’aurait pas dû agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il était homme, que la nature l’avait remué et qu’il n’avait pu prévaloir sur elle. Quant aux autres, ils ne m’étaient soumis aucunement, et ils ne le savaient que trop: aussi tinrent-ils peu de compte de mon blâme.

Le lendemain nous mîmes à la voile, nous n’apprîmes donc rien de plus. Nos hommes n’étaient pas d’accord sur le nombre des gens qu’ils avaient tués: les uns disaient une chose, les autres une autre; mais, selon le plus admissible de tous leurs récits, ils avaient bien expédié environ cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants, et n’avaient pas laissé une habitation debout dans le village.

Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il était bien mort, car on lui avait coupé la gorge si profondément que sa tête était presque décollée, ce n’eût pas été la peine de l’emporter. Ils le laissèrent donc où ils l’avaient trouvé, seulement ils le descendirent de l’arbre où il était pendu par un bras.

Quelque juste que semblât cette action à nos marins, je n’en demeurai pas moins là-dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis je leur disais que Dieu maudirait notre voyage; car je ne voyais dans le sang qu’ils avaient fait couler durant cette nuit qu’un meurtre qui pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tué Thomas Jeffrys; mais Thomas Jeffrys avait été l’agresseur, il avait rompu la trêve, et il avait enlevé une de leurs jeunes filles qui était venue à notre camp innocemment et sur la foi des traités.

A bord, le maître d’équipage défendit sa cause par la suite. Il disait qu’à la vérité nous semblions avoir rompu la trêve, mais qu’il n’en était rien; que la guerre avait été ouverte la nuit précédente par les naturels eux-mêmes, qui avaient tiré sur nous et avaient tué un de nos marins sans aucune provocation; que puisque nous avions été en droit de les combattre, nous avions bien pu aussi être en droit de nous faire justice d’une façon extraordinaire; que ce n’était pas une raison parce que le pauvre Tom avait pris quelques libertés avec une jeune Malgache, pour l’assassiner et d’une manière si atroce; enfin, qu’ils n’avaient rien fait que de juste, et qui, selon les lois de Dieu, ne fût à faire aux meurtriers.

On va penser sans doute qu’après cet événement nous nous donnâmes de garde de nous aventurer à terre parmi les païens et les barbares; mais point du tout, les hommes ne deviennent sages qu’à leurs propres dépens, et toujours l’expérience semble leur être d’autant plus profitable qu’elle est plus chèrement achetée.

Nous étions alors destinés pour le golfe Persique et de là pour la côte de Coromandel, en touchant seulement à Surate; mais le principal dessein de notre subrécargue l’appelait dans la baie du Bengale, d’où, s’il manquait l’affaire pour laquelle il avait mission, il devait aller à la Chine, et revenir à la côte en s’en retournant.

Le premier désastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique, où, s’étant aventurés à terre sur la côte Arabique du golfe, cinq de nos hommes furent environnés par les Arabes et tous tués ou emmenés en esclavage: le reste des matelots montant l’embarcation n’avait pas été à même de les délivrer et n’avait eu que le temps de regagner la chaloupe.

Je montrai alors à nos gens la juste rétribution du ciel en ce cas; mais le maître d’équipage me répondit avec chaleur que j’allais trop loin dans mes censures que je ne saurais appuyer d’aucun passage des Écritures, et il s’en référa au chapitre XIII de saint Luc, verset 4, où notre Sauveur donne à entendre que ceux sur lesquels la Tour de Siloé tomba, n’étaient pas plus coupables que les autres Galiléens; mais ce qui me réduisit tout de bon au silence en cette occasion, c’est que pas un des cinq hommes que nous venions de perdre n’était du nombre de ceux descendus à terre lors du massacre de Madagascar,—ainsi toujours l’appelais-je, quoique l’équipage ne pût supporter qu’impatiemment ce mot de massacre. Cette dernière circonstance, comme je l’ai dit, me ferma réellement la bouche pour le moment.