Notre compagnie se composait de gens de différentes nations, principalement de Moscovites; il y avait bien une soixantaine de négociants ou habitants de Moscou, parmi lesquels se trouvaient quelques Livoniens, et, à notre satisfaction toute particulière, cinq Écossais, hommes de poids et qui paraissaient très versés dans la science des affaires.
Après une journée de marche, nos guides, qui étaient au nombre de cinq, appelèrent tous les gentlemen et les marchands, c’est-à-dire tous les voyageurs, excepté les domestiques, pour tenir, disaient-ils, un grand conseil. A ce grand conseil chacun déposa une certaine somme à la masse commune pour payer le fourrage qu’on achèterait en route, lorsqu’on ne pourrait en avoir autrement, pour les émoluments des guides, pour les chevaux de louage et autres choses semblables. Ensuite ils constituèrent le voyage, selon leur expression, c’est-à-dire qu’ils nommèrent des capitaines et des officiers pour nous diriger et nous commander en cas d’attaque, et assignèrent à chacun son tour de commandement. L’établissement de cet ordre parmi nous ne fut rien moins qu’inutile le long du chemin, comme on le verra en son lieu.
La route, de ce côté-là du pays, est très peuplée: elle est pleine de potiers et de modeleurs, c’est-à-dire d’artisans qui travaillent la terre à porcelaine, et comme nous cheminions, notre pilote portugais, qui avait toujours quelque chose à nous dire pour nous égayer, vint à moi en ricanant et me dit qu’il voulait me montrer la plus grande rareté de tout le pays, afin que j’eusse à dire de la Chine, après toutes les choses défavorables que j’en avais dites, que j’y avais vu une chose qu’on ne saurait voir dans tout le reste de l’univers. Intrigué au plus haut point, je grillais de savoir ce que ce pouvait être; à la fin il me dit que c’était une maison de plaisance, toute bâtie en marchandises de Chine (China ware).—«J’y suis, lui dis-je, les matériaux dont elle est construite sont tous la production du pays? Et ainsi elle est toute en China ware, n’est-ce pas?»—«Non, non, répondit-il, j’entends que c’est une maison entièrement de China ware, comme vous dites en Angleterre, ou de porcelaine, comme on dit dans notre pays.»—«Soit, repris-je, cela est très possible. Mais comment est-elle grosse? Pourrions-nous la transporter dans une caisse sur un chameau? Si cela se peut, nous l’achèterons.»—«Sur un chameau! s’écria le vieux pilote levant ses deux mains jointes, peste! une famille de trente personnes y loge.»
Je fus alors vraiment curieux de la voir, et quand nous arrivâmes auprès je trouvai tout bonnement une maison de charpente, une maison bâtie, comme on dit en Angleterre, avec latte et plâtre, mais dont tous les crépis étaient réellement de China ware, c’est-à-dire qu’elle était enduite de terre à porcelaine.
L’extérieur, sur lequel dardait le soleil, était vernissé, d’un bel aspect, parfaitement blanc, peint de figures bleues, comme le sont les grands vases de Chine qu’on voit en Angleterre, et aussi dur que s’il eût été cuit. Quant à l’intérieur, toutes les murailles au lieu de boiseries étaient revêtues de tuiles durcies et émaillées, comme les petits carreaux qu’on nomme en Angleterre gally tiles, et toutes faites de la plus belle porcelaine, décorée de figures délicieuses d’une variété infinie de couleurs, mélangées d’or. Une seule figure occupait plusieurs de ces carreaux; mais avec un mastic fait de même terre on les avait si habilement assemblés qu’il n’était guère possible de voir où étaient les joints. Le pavé des salles était de la même matière, et aussi solide que les aires de terre cuite en usage dans plusieurs parties de l’Angleterre, notamment dans le Lincolnshire, le Nottinghamshire et le Leicestershire; il était dur comme une pierre, et uni, mais non pas émaillé et peint, si ce n’est dans quelques petites pièces ou cabinets, dont le sol était revêtu comme les parois. Les plafonds, en un mot tous les endroits de la maison étaient faits de même terre; enfin le toit était couvert de tuiles semblables, mais d’un noir foncé et éclatant.
C’était vraiment à la lettre un magasin de porcelaine, on pouvait à bon droit le nommer ainsi, et, si je n’eusse été en marche, je me serais arrêté là plusieurs jours pour l’examiner dans tous ses détails. On me dit que dans le jardin il y avait des fontaines et des viviers dont le fond et les bords étaient pavés pareillement, et le long des allées de belles statues entièrement faites en terre à porcelaine, et cuites toutes d’une pièce.
C’est là une des singularités de la Chine, on peut accorder aux Chinois qu’ils excellent en ce genre; mais j’ai la certitude qu’ils n’excellent pas moins dans les contes qu’ils font à ce sujet, car ils m’ont dit de si incroyables choses de leur habileté en poterie, des choses telles que je ne me soucie guère de les rapporter, dans la conviction où je suis qu’elles sont fausses. Un hâbleur me parla entre autres d’un ouvrier qui avait fait en faïence un navire, avec tous ses apparaux, ses mâts et ses voiles, assez grand pour contenir cinquante hommes. S’il avait ajouté qu’il l’avait lancé, et que sur ce navire il avait fait un voyage au Japon, j’aurais pu dire quelque chose, mais comme je savais ce que valait cette histoire, et, passez-moi l’expression, que le camarade mentait, je souris et gardai le silence.
Cet étrange spectacle me retint pendant deux heures derrière la caravane; aussi celui qui commandait ce jour-là me condamna-t-il à une amende d’environ trois schellings et me déclara-t-il que si c’eût été à trois journées en dehors de la muraille, comme c’était à trois journées en dedans, il m’en aurait coûté quatre fois autant et qu’il m’aurait obligé à demander pardon au premier jour de Conseil. Je promis donc d’être plus exact, et je ne tardai pas à reconnaîtra que l’ordre de se tenir tous ensemble était d’une nécessité absolue pour notre commune sûreté.
Deux jours après nous passâmes la grande muraille de la Chine, boulevard élevé contre les Tartares, ouvrage immense, dont la chaîne sans fin s’étend jusque sur des collines et des montagnes, où les rochers sont infranchissables, et les précipices tels qu’il n’est pas d’ennemis qui puissent y pénétrer, qui puissent y atteindre, ou, s’il en est, quelle muraille pourrait les arrêter! Son étendue, nous dit-on, est d’à peu près un millier de milles d’Angleterre, mais la contrée qu’elle couvre n’en a que cinq cents, mesurée en droite ligne, sans avoir égard aux tours et retours qu’elle fait. Elle a environ quatre toises ou «fathoms» de hauteur et autant d’épaisseur en quelques, endroits.
Là, au pied de cette muraille, je m’arrêtai une heure ou environ sans enfreindre nos règlements, car la caravane mit tout ce temps à défiler par un guichet; je m’arrêtai une heure, dis-je, à la regarder de chaque côté, de près et de loin, du moins à regarder ce qui était à la portée de ma vue; et le guide de notre caravane qui l’avait exaltée comme la merveille du monde, manifesta le vif désir de savoir ce que j’en pensais. Je lui dis que c’était une excellente chose contre les Tartares. Il arriva qu’il n’entendit pas ça comme je l’entendais, et qu’il le prit pour un compliment; mais le vieux pilote sourit:—«Oh! senhor Inglez, dit-il, vous parlez de deux couleurs.»—«De deux couleurs! répétai-je; qu’entendez-vous par là?»—«J’entends que votre réponse paraît blanche d’un côté et noire de l’autre, gaie par là et sombre par ici. Vous lui dites que c’est une bonne muraille contre les Tartares: cela signifie pour moi qu’elle n’est bonne à rien, sinon contre les Tartares, ou qu’elle ne défendrait pas de tout autre ennemi. Je vous comprends, senhor Inglez, je vous comprends, répétait-il en se gaussant; mais monsieur le Chinois vous comprend aussi de son côté.»