—«Eh bien, senhor, repris-je, pensez-vous que cette muraille arrêterait une armée de gens de notre pays avec un bon train d’artillerie, ou nos ingénieurs avec deux compagnies de mineurs? En moins de dix jours n’y feraient-ils pas une brèche assez grande pour qu’une armée y pût passer en front de bataille, ou ne la feraient-ils pas sauter, fondation et tout, de façon à n’en pas laisser une trace?»—«Oui, oui, s’écria-t-il, je sais tout cela.»—Le Chinois brûlait de connaître ce que j’avais dit: je permis au vieux pilote de le lui répéter quelques jours après; nous étions alors presque sortis du territoire, et ce guide devait nous quitter bientôt; mais quand il sut ce que j’avais dit, il devint muet tout le reste du chemin, et nous sevra de ses belles histoires sur le pouvoir et sur la magnificence des Chinois.

Après avoir passé ce puissant rien, appelé muraille, à peu près semblable à la muraille des Pictes, si fameuse dans le Northumberland et bâtie par les Romains, nous commençâmes à trouver le pays clairsemé d’habitants ou plutôt les habitants confinés dans des villes et des places fortes, à cause des incursions et des déprédations des Tartares, qui exercent le brigandage en grand, et auxquels ne pourraient résister les habitants sans armes d’une contrée ouverte.

Je sentis bientôt la nécessité de nous tenir tous ensemble en caravane, chemin faisant; car nous ne tardâmes pas â voir rôder autour de nous plusieurs troupes de Tartares. Quand je vins à les apercevoir distinctement, je m’étonnai que l’Empire chinois ait pu être conquis par de si misérables drôles: ce ne sont que de vraies hordes, de vrais troupeaux de sauvages, sans ordre, sans discipline et sans tactique dans le combat.

Leurs chevaux, pauvres bêtes maigres, affamées et mal dressées, ne sont bons à rien; nous le remarquâmes dès le premier jour que nous les vîmes, ce qui eut lieu aussitôt que nous eûmes pénétré dans la partie déserte du pays; car alors notre commandant du jour donna la permission à seize d’entre nous d’aller à ce qu’ils appelaient une chasse. Ce n’était qu’une chasse au mouton, cependant cela pouvait à bon droit se nommer chasse; car ces moutons sont les plus sauvages et les plus rapides que j’aie jamais vus: seulement ils ne courent pas longtemps; aussi êtes-vous sûr de votre affaire quand vous vous mettez à leurs trousses. Ils se montrent généralement en troupeaux de trente ou quarante; et, comme de vrais moutons, ils se tiennent toujours ensemble quand ils fuient.

Durant cette étrange espèce de chasse, le hasard voulut que nous rencontrâmes une quarantaine de Tartares. Chassaient-ils le mouton comme nous ou cherchaient-ils quelque autre proie, je ne sais; mais, aussitôt qu’ils nous virent, l’un d’entre eux se mit à souffler très fort dans une trompe, et il en sortit un son barbare que je n’avais jamais ouï auparavant, et que, soit dit en passant, je ne me souciais pas d’entendre une seconde fois. Nous supposâmes que c’était pour appeler à eux leurs amis; et nous pensâmes vrai, car en moins d’un demi-quart d’heure une autre troupe de quarante ou cinquante parut à un mille de distance; mais la besogne était déjà faite, et voici comment:

Aussitôt qu’ils nous virent, l’un d’entre eux se mit à souffler très fort dans une trompe...

Un des marchands écossais de Moscou se trouvait par hasard avec nous: aussitôt qu’il entendit leur trompe, il nous dit que nous n’avions rien à faire qu’à les charger immédiatement, en toute hâte; et, nous rangeant tous en ligne, il nous demanda si nous étions bien déterminés. Nous lui répondîmes que nous étions prêts à le suivre: sur ce, il courut droit à eux. Nous regardant fixement, les Tartares s’étaient arrêtés tous en troupeau, pêle-mêle et sans aucune espèce d’ordre; mais sitôt qu’ils nous virent avancer, ils décochèrent leurs flèches, qui ne nous atteignirent point, fort heureusement. Ils s’étaient trompés vraisemblablement non sur le but, mais sur la distance, car toutes leurs flèches tombèrent près de nous, si bien ajustées, que si nous avions été environ à vingt verges plus près, nous aurions eu plusieurs hommes tués ou blessés.

Nous fîmes sur-le-champ halte, et, malgré l’éloignement, nous tirâmes sur eux et leur envoyâmes des balles de plomb pour leurs flèches de bois; puis, au grand galop, nous suivîmes notre décharge, déterminés à tomber dessus sabre en main, selon les ordres du hardi Ecossais qui nous commandait. Ce n’était, il est vrai, qu’un marchand; mais il se conduisit dans cette occasion avec tant de vigueur et de bravoure, et en même temps avec un si courageux sang-froid, que je ne sache pas avoir jamais vu dans l’action un homme plus propre au commandement. Aussitôt que nous les joignîmes, nous leur déchargeâmes nos pistolets à la face et nous dégainâmes; mais ils s’enfuirent dans la plus grande confusion imaginable. Le choc fut seulement soutenu sur notre droite, où trois d’entre eux résistèrent, en faisant signe aux autres de se rallier à eux: ceux-là avaient des espèces de grands cimeterres au poing et leurs arcs pendus sur le dos. Notre brave commandant, sans enjoindre à personne de le suivre, fondit sur eux au galop; d’un coup de crosse le premier fut renversé de son cheval, le second fut tué d’un coup de pistolet, le troisième prit la fuite. Ainsi finit notre combat, où nous eûmes l’infortune de perdre tous les moutons que nous avions attrapés. Pas un seul de nos combattants ne fut tué ou blessé; mais, du côté des Tartares, cinq hommes restèrent sur la place. Quel fut le nombre de leurs blessés? nous ne pûmes le savoir; mais, chose certaine, c’est que l’autre bande fut si effrayée du bruit de nos armes, qu’elle s’enfuit sans faire aucune tentative contre nous.