Le second fut tué d’un coup de pistolet.
Nous étions, lors de cette affaire, sur le territoire chinois: c’est pourquoi les Tartares ne se montrèrent pas très hardis; mais au bout de cinq jours nous entrâmes dans un vaste et sauvage désert qui nous retint trois jours et trois nuits. Nous fûmes obligés de porter notre eau avec nous dans de grandes outres, et de camper chaque nuit, comme j’ai ouï dire qu’on le fait dans les déserts de l’Arabie.
Je demandai à nos guides à qui appartenait ce pays-là. Ils me dirent que c’était une sorte de frontière qu’à bon droit on pourrait nommer No Man’s Land (la Terre de Personne), faisant partie du grand Karakathay ou grande Tartarie, et dépendant en même temps de la Chine; et que, comme on ne prenait aucun soin de préserver ce désert des incursions des brigands, il était réputé le plus dangereux de la route, quoique nous en eussions de beaucoup plus étendus à traverser.
En passant par ce désert qui, de prime abord, je l’avoue, me remplit d’effroi, nous vîmes deux ou trois fois de petites troupes de Tartares; mais ils semblaient tout entiers à leurs propres affaires et ne paraissaient méditer aucun dessein contre nous; et, comme l’homme qui rencontra le diable, nous pensâmes que s’ils n’avaient rien à nous dire, nous n’avions rien non plus à leur dire: aussi les laissâmes-nous aller.
Une fois, cependant, un de leurs partis s’approcha de nous, s’arrêta pour nous contempler. Examinait-il ce qu’il devait faire, s’il devait nous attaquer ou non, nous ne savions pas. Quoi qu’il en fût, après l’avoir un peu dépassé, nous formâmes une arrière-garde de quarante hommes, et nous nous tînmes prêts à le recevoir, laissant la caravane cheminer à un demi-mille ou environ devant nous. Mais au bout de quelques instants il se retira, nous saluant simplement à son départ de cinq flèches, dont une blessa et estropia un de nos chevaux: nous abandonnâmes le lendemain la pauvre bête en grand besoin d’un bon maréchal. Nous nous attendions à ce qu’il nous décocherait de nouvelles flèches, mieux ajustées; mais, pour cette fois, nous ne vîmes plus ni flèches ni Tartares.
Nous marchâmes après ceci près d’un mois par des routes moins bonnes que d’abord, quoique nous fussions toujours dans les États de l’Empereur de la Chine; mais, pour la plupart, elles traversaient des villages dont quelques-uns étaient fortifiés, à cause des incursions des Tartares. En atteignant un de ces bourgs, à deux journées et demie de marche de la ville de Naum, je me proposai d’acheter un chameau. Tout le long de cette route il y en avait à vendre en quantité, ainsi que des chevaux tels quels, parce que les nombreuses caravanes qui suivent ce chemin en ont souvent besoin. La personne à laquelle je m’adressai pour me procurer un chameau serait allée me le chercher; mais moi, comme un fou, par courtoisie, je voulus l’accompagner. L’emplacement où l’on tenait les chameaux et les chevaux sous bonne garde se trouvait environ à deux milles du bourg.
Je m’y rendis à pied avec mon vieux pilote et un Chinois, désireux que j’étais d’un peu de diversité. En arrivant là, nous vîmes un terrain bas et marécageux entouré comme un parc d’une muraille de pierres empilées à sec, sans mortier et sans liaison, avec une petite garde de soldats chinois à la porte. Après avoir fait choix d’un chameau, après être tombé d’accord sur le prix, je m’en revenais, et le Chinois qui m’avait suivi conduisait la bête, quand tout à coup s’avancèrent cinq Tartares à cheval: deux d’entre eux se saisirent du camarade et lui enlevèrent le chameau, tandis que les trois autres coururent sur mon vieux pilote et sur moi, nous voyant en quelque sorte sans armes; je n’avais que mon épée, misérable défense contre trois cavaliers. Le premier qui s’avança s’arrêta court quand je mis flamberge au vent, car ce sont d’insignes couards; mais un second se jetant à ma gauche m’asséna un horion sur la tête; je ne le sentis que plus tard et je m’étonnai, lorsque je revins à moi, de ce qui avait eu lieu et de ma posture, car il m’avait renversé tout de mon long à terre. Mais mon fidèle pilote, mon vieux Portugais, par un de ces coups heureux de la Providence, qui se plaît à nous délivrer des dangers par des voies imprévues, avait un pistolet dans sa poche, ce que je ne savais pas, non plus que les Tartares; s’ils l’avaient su, je ne pense pas qu’ils nous eussent attaqués: les couards sont toujours les plus hardis quand il n’y a pas de danger.