Il n’admet plus, sous aucun prétexte, qu’un traducteur, s’érigeant en Mentor, en guide infaillible du goût public, ampute et souvent décapite, à sa fantaisie, selon des idées personnelles, les chefs-d’œuvre des littératures étrangères, comme on le faisait aux siècles passés.

Il les exige fidèlement traduits, en bonne langue claire et nette, mais littéralement, d’un bout à l’autre, et proteste avec énergie contre toute espèce «d’arrangement» prétendu élégant, contre toute tentative «d’embellissement» et surtout contre toute mutilation du texte original.

Il veut enfin l’œuvre entière avec tout ce que Voltaire, par exemple, quelque grand qu’il fût, avait le tort d’appeler «la barbarie d’un sauvage ivre», et de supprimer dans Shakspeare,—dont il s’inspirait, du reste.

Le lecteur moderne ne veut pas une version habile, il veut une simple et droite traduction, et voilà tout. Il se charge, après lecture, du verdict définitif, et ne veut pas qu’on le lui dicte.

C’est pour répondre à ce légitime désir du lecteur français contemporain, qu’a lieu la publication, in extenso, de la loyale et complète traduction de Robinson Crusoé due à Pétrus Borel, traduction, unique en France, de cet ouvrage admirable, excellent et profitable à lire à tout âge, mais dont on est arrivé à faire, d’arrangement en arrangement, de mutilations en mutilations, sans prendre l’avis de personne, un ouvrage destiné uniquement aux tout petits enfants.

Or, tels n’étaient pas la pensée et le but de son auteur Daniel de Foë, en écrivant, voilà près de deux cents ans, celui de ses ouvrages qui a rendu son nom immortel.

Telle n’a jamais été non plus, en Angleterre, l’opinion des maîtres écrivains sur la haute portée morale du Robinson, ce livre magique avec lequel, quand on le lit petit, on rêve d’être brave, grand et seul, et avec lequel aussi, quand on le relit grand, on rêve avec délices qu’on est encore petit et entouré de la chère famille dispersée, disparue...

Pour la foule, jusqu’à présent, qui n’a lu que les traductions de jadis, audacieusement tronquées, réduites à une série d’épisodes, Robinson, ce n’est guère qu’un homme à bonnet de poil de chèvre, avec un parasol et un perroquet, qui vit dans une île, longtemps seul, et acquiert enfin la société d’un ami véritable, Vendredi le nègre.

Mais, comme le disait et l’écrivait l’un des génies littéraires de l’Angleterre, un génie des plus écoutés, même chez, nous, Walter Scott: Robinson «est le type du véritable et digne citoyen du peuple avec sa ténacité, avec son gros bon sens, ses préjugés, et sa résolution de ne pas se laisser abattre par des maux qu’on peut surmonter á force de travail».

«Le monde, dit-il encore, est à jamais redevable à la mémoire de de Foë d’un ouvrage dans lequel les voies de la Providence sont démontrées d’une façon si simple et si agréable et qui donne tant de leçons morales, sous le voile d’une fiction des plus intéressantes.»