Le commissaire qui était venu sur la huée fut immédiatement informé de ceci, et vint me trouver afin d'avoir satisfaction par ma propre bouche; et je lui assurai que j'avais vu les trois gentilshommes, comme j'étais à la fenêtre, que je les avais vus ensuite aux fenêtres de la salle où ils avaient dîné; que je les avais vus monter à cheval et que je pourrais lui jurer que je connaissais l'un d'eux pour être un tel, et que c'était un gentilhomme de fort bon état et de parfait caractère dans le Lancashire, d'où j'arrivais justement dans mon voyage.
L'assurance avec laquelle je m'exprimais arrêta tout net le menu peuple et donna telle satisfaction au commissaire qu'il sonna immédiatement la retraite, disant à ses gens que ce n'étaient pas là les hommes, mais qu'il avait reçu avis que c'étaient de très honnêtes gentilshommes; et ainsi ils s'en retournèrent tous. Quelle était la vérité de la chose, je n'en sus rien, mais il est certain que les carrosses avaient été pillés à Dunstable-Hill, et 560£ d'argent volées; de plus, quelques marchands de dentelle qui voyagent toujours sur cette route avaient été détroussés aussi. Pour ce qui est des trois gentilshommes, je remettrai à expliquer l'affaire plus tard.
Eh bien, cette alarme nous retint encore une journée, bien que mon époux m'assurât qu'il était toujours beaucoup plus sûr de voyager après un vol, parce qu'il était certain que les voleurs s'étaient enfuis assez loin, après avoir alarmé le pays; mais j'étais inquiète, et en vérité surtout de peur que ma vieille connaissance fût encore sur la grand'route et par chance me vit. Je ne passai jamais quatre jours d'affilée plus délicieux dans ma vie: je fus jeune mariée pendant tout ce temps, et mon nouvel époux s'efforçait de me charmer en tout. Oh! si cet état de vie avait pu continuer! comme toutes mes peines passées auraient été oubliées et mes futures douleurs évitées! mais j'avais à rendre compte d'une vie passée de l'espèce la plus affreuse, tant en ce monde que dans un autre.
Nous partîmes le cinquième jour; et mon hôte, parce qu'il me voyait inquiète, monta lui-même à cheval, son fils, et trois honnêtes campagnards avec de bonnes armes à feu, et sans rien nous dire, accompagnèrent le carrosse, pour nous conduire en sûreté à Dunstable.
Nous ne pouvions faire moins que de les traiter très bravement à Dunstable, ce qui coûta à mon époux environ dix ou douze shillings, et quelque chose qu'il donna aux hommes pour leur perte de temps, mais mon hôte ne voulut rien prendre pour lui-même.
C'était là le plus heureux arrangement qui se pût rencontrer pour moi; car si j'étais venue à Londres sans être mariée, ou bien il m'aurait fallu aller chez lui pour l'entretien de la première nuit, ou bien lui découvrir que je n'avais point une connaissance dans toute la cité de Londres qui pût recevoir une pauvre mariée et lui donner logement pour sa nuit de noces avec son époux. Mais maintenant je ne fis point de scrupules pour rentrer droit à la maison avec lui, et là je pris possession d'un coup d'une maison bien garnie et d'un mari en très bonne condition, de sorte que j'avais la perspective d'une vie très heureuse, si je m'entendais à la conduire; et j'avais loisir de considérer la réelle valeur de la vie que j'allais sans doute mener; combien elle serait différente du rôle déréglé que j'avais joué auparavant, et combien on a plus de bonheur en une vie vertueuse et modeste que dans ce que nous appelons une vie de plaisir.
Oh! si cette particulière scène d'existence avait pu durer, ou si j'avais appris, dans le temps où je pus en jouir, à en goûter la véritable douceur, et si je n'étais pas tombée dans cette pauvreté qui est le poison certain de la vertu, combien j'aurais été heureuse, non seulement alors, mais peut-être pour toujours! Car tandis que je vivais ainsi, j'étais réellement repentante de toute ma vie passée; je la considérais avec horreur, et je puis véritablement dire que je me haïssais moi-même pour l'avoir menée. Souvent je réfléchissais comment mon amant à Bath, frappé par la main de Dieu, s'était repenti, et m'avait abandonnée, et avait refusé de plus me voir, quoiqu'il m'aimât à l'extrême; mais moi, aiguillonnée par ce pire des démons, la pauvreté, retournai aux viles pratiques, et fis servir l'avantage de ce qu'on appelle une jolie figure à soulager ma détresse, faisant de la beauté l'entremetteuse du vice.
J'ai vécu avec ce mari dans la plus parfaite tranquillité; c'était un homme calme, sobre et de bon sens, vertueux, modeste, sincère, et en ses affaires diligent et juste; ses affaires n'embrassaient pas un grand cercle et ses revenus suffisaient pleinement à vivre sur un pied ordinaire; je ne dis pas à tenir équipage ou à faire figure, ainsi que dit le monde, et je ne m'y étais point attendue ni ne le désirais; car ainsi que j'avais horreur de la légèreté et de l'extravagance de ma vie d'auparavant, ainsi avais-je maintenant choisi de vivre retirée, de façon frugale, et entre nous; je ne recevais point de société, ne faisais point de visites; je prenais soin de ma famille et j'obligeais mon mari; et ce genre de vie me devenait un plaisir.
Nous vécûmes dans un cours ininterrompu d'aise et de contentement pendant cinq ans, quand un coup soudain d'une main presque invisible ruina tout mon bonheur et me jeta en une condition contraire à toutes celles qui avaient précédé.
Mon mari ayant confié à un de ses clercs associés une somme d'argent trop grande pour que nos fortunes pussent en supporter la perte, le clerc fit faillite, et la perte tomba très lourdement sur mon mari. Cependant elle n'était pas si forte que s'il eût eu le courage de regarder ses malheurs en face, son crédit était tellement bon, qu'ainsi que je lui disais, il eût pu facilement la recouvrer; car se laisser abattre par la peine, c'est en doubler le poids, et celui qui veut y mourir, y mourra.