—Si, mon petit cœur, c'est bien ta route; je vais te montrer ton chemin pour retourner chez toi.
L'enfant portait un petit collier de perles d'or, et j'avais mon œil sur ce collier, et dans le noir de l'allée, je me baissai, sous couleur de rattacher la collerette de l'enfant qui s'était défaite, et je lui ôtai son collier, et l'enfant ne sentit rien du tout, et ainsi je continuai de mener l'enfant. Là, dis-je, le diable me poussa à tuer l'enfant dans l'allée noire, afin qu'elle ne criât pas; mais la seule pensée me terrifia au point que je fus près de tomber à terre; mais je fis retourner l'enfant, et lui dis de s'en aller, car ce n'était point son chemin pour rentrer; l'enfant dit qu'elle ferait comme je disais, et je passai jusque dans le Clos Saint-Barthélemy, et puis tournai vers un autre passage qui donne dans Long-Lane, de là dans Charterhouse-Yard et je ressortis dans John's-Street; puis croisant dans Smithfield, je descendis Chick-Lane, et j'entrai dans Fied-Lane pour gagner Holborn-Bridge, où me mêlant dans la foule des gens qui y passent d'ordinaire, il n'eût pas été possible d'être découverte. Et ainsi je fis ma seconde sortie dans le monde.
Les pensées sur ce butin chassèrent toutes les pensées sur le premier, et les réflexions que j'avais faites se dissipèrent promptement; la pauvreté endurcissait mon cœur et mes propres nécessités me rendaient insouciante de tout. Cette dernière affaire ne me laissa pas grand souci; car n'ayant point fait de mal à la pauvre enfant, je pensai seulement avoir donné aux parents une juste leçon pour la négligence qu'ils montraient en laissant rentrer tout seul ce pauvre petit agneau, et que cela leur apprendrait à prendre garde une autre fois.
Ce cordon de perles valait environ 12 ou 14£. Je suppose qu'auparavant il avait appartenu à la mère, car il était trop grand pour l'enfant, mais que peut-être la vanité de la mère qui voulait que sa fille eût l'air brave à l'école de danse l'avait poussée à le faire porter à l'enfant et sans doute l'enfant avait une servante qui eût dû la surveiller, mais elle comme une négligente friponne, s'occupant peut-être de quelque garçon qu'elle avait rencontré, la pauvre petite avait erré jusqu'à tomber dans mes mains.
Toutefois je ne fis point de mal à l'enfant; je ne fis pas tant que l'effrayer, car j'avais encore en moi infiniment d'imaginations tendres, et je ne faisais rien à quoi, ainsi que je puis dire, la nécessité ne me poussât.
J'eus un grand nombre d'aventures après celle-ci; mais j'étais jeune dans le métier, et je ne savais comment m'y prendre autrement qu'ainsi que le diable me mettait les choses dans la tête, et en vérité, il ne tardait guère avec moi. Une des aventures que j'eus fut très heureuse pour moi. Je passais par Lombard-Street, à la tombée du soir, juste vers le bout de la Cour des Trois-Rois, quand tout à coup arrive un homme tout courant près de moi, prompt comme l'éclair, et jette un paquet qui était dans sa main juste derrière moi, comme je me tenais contre le coin de la maison au tournant de l'allée; juste comme il le jetait là dedans, il dit:
—Dieu vous sauve, madame, laissez-le là un moment.
Et le voilà qui s'enfuit. Après lui en viennent deux autres et immédiatement un jeune homme sans chapeau, criant: «Au voleur!» Ils poursuivirent ces deux derniers hommes de si près qu'ils furent forcés de laisser tomber ce qu'ils tenaient, et l'un deux fut pris par-dessus le marché; l'autre réussit à s'échapper.
Je demeurai comme un plomb tout ce temps, jusqu'à ce qu'ils revinrent, traînant le pauvre homme qu'ils avaient pris et tirant après lui les choses qu'ils avaient trouvées, fort satisfaits sur ce qu'ils avaient recouvré le butin et pris le voleur; et ainsi ils passèrent près de moi, car moi, je semblais seulement d'une qui se garât pour laisser avancer la foule.
Une ou deux fois je demandai ce qu'il y avait, mais les gens négligèrent de me répondre et je ne fus pas fort importune; mais après que la foule se fut entièrement écoulée, je saisis mon occasion pour me retourner et ramasser ce qui était derrière moi et m'en aller; ce que je fis en vérité avec moins de trouble que je n'avais fait avant, car ces choses, je ne les avais pas volées, mais elles étaient venues toutes volées dans ma main. Je revins saine et sauve à mon logement, chargée de ma prise; c'était une pièce de beau taffetas lustré noir et une pièce de velours; la dernière n'était qu'un coupon de pièce d'environ onze aunes; la première était une pièce entière de près de cinquante aunes; il semblait que ce fût la boutique d'un mercier qu'ils eussent pillée; je dis «pillée» tant les marchandises étaient considérables qui y furent perdues; car les marchandises qu'ils recouvrèrent furent en assez grand nombre, et je crois arrivèrent à environ six ou sept différentes pièces de soie: comment ils avaient pu en voler tant, c'est ce que je ne puis dire; mais comme je n'avais fait que voler le voleur, je ne me fis point scrupule de prendre ces marchandises, et d'en être fort joyeuse en plus.