J'avais eu assez bonne chance jusque-là et j'eus plusieurs autres aventures, de peu de gain il est vrai, mais de bon succès: mais je marchais, dans la crainte journalière que quelque malheur m'arrivât et que je viendrais certainement à être pendue à la fin. L'impression que ces pensées me faisaient était trop forte pour la secouer, et elle m'arrêta en plusieurs tentatives, qui, pour autant que je sache, auraient pu être exécutées en toute sûreté; mais il y a une chose que je ne puis omettre et qui fut un appât pour moi pendant de longs jours. J'entrais fréquemment dans les villages qui étaient autour de la ville afin de voir si je n'y rencontrerais rien sur mon chemin; et passant le long d'une maison près de Stepney, je vis sur l'appui de la fenêtre deux bagues, l'une un petit anneau de diamant, l'autre une bague d'or simple; elles avaient été laissées là sûrement par quelque dame écervelée, qui avait plus d'argent que de jugement, peut-être seulement jusqu'à ce qu'elle se fût lavé les mains.

Je passai à plusieurs reprises près de la fenêtre pour observer si je pouvais voir qu'il y eût personne dans la chambre ou non, et je ne pus voir personne, mais encore n'étais pas sûre; un moment après il me vînt à l'idée de frapper contre la vitre; comme si j'eusse voulu parler à quelqu'un, et s'il y avait là personne, on viendrait sûrement à la fenêtre, et je leur dirais alors de ne point laisser là ces bagues parce que j'avais vu deux hommes suspects qui les considéraient avec attention. Sitôt pensé, sitôt fait; je cognai une ou deux fois, et personne ne vint, et aussitôt je poussai fortement le carreau qui se brisa avec très peu de bruit et j'enlevai les deux bagues et m'en allai; l'anneau de diamant valait 3£ et l'autre à peu près 9 shillings.

J'étais maintenant en embarras d'un marché pour mes marchandises, et en particulier pour mes pièces de soie. J'étais fort répugnante à les abandonner pour une bagatelle, ainsi que le font d'ordinaire les pauvres malheureux voleurs qui après avoir aventuré leur existence pour une chose qui a peut-être de la valeur, sont obligés de la vendre pour une chanson quand tout est fait; mais j'étais résolue à ne point faire ainsi, quelque moyen qu'il fallût prendre; pourtant je ne savais pas bien à quel expédient recourir. Enfin je me résolus à aller trouver ma vieille gouvernante, et à refaire sa connaissance. Je lui avais ponctuellement remis ses cinq livres annuelles pour mon petit garçon tant que je l'avais pu; mais enfin je fus obligée de m'arrêter. Pourtant je lui avais écrit une lettre dans laquelle je lui disais que ma condition était réduite, que j'avais perdu mon mari, qu'il m'était impossible désormais de suffire à cette dépense, et que je la suppliais que le pauvre enfant ne souffrît pas trop des malheurs de sa mère.

Je lui fis maintenant une visite, et je trouvai qu'elle pratiquait encore un peu son vieux métier, mais qu'elle n'était pas dans des circonstances si florissantes qu'autrefois; car elle avait été appelée en justice par un certain gentilhomme dont la fille avait été enlevée, et au rapt de qui elle avait, paraît-il, aidé; et ce fut de bien près qu'elle échappa à la potence. Les frais aussi l'avaient ravagée, de sorte que sa maison n'était que médiocrement garnie, et qu'elle n'avait pas si bonne réputation en son métier qu'auparavant; pourtant elle était solide sur ses jambes, comme on dit, et comme c'était une femme remuante, et qu'il lui restait quelque fonds, elle s'était faite prêteuse sur gages et vivait assez bien.

Elle me reçut de façon fort civile, et avec les manières obligeantes qu'elle avait toujours, m'assura qu'elle n'aurait pas moins de respect pour moi parce que j'étais réduite; qu'elle avait pris soin que mon garçon fut très bien soigné, malgré que je ne pusse payer pour lui, et que la femme qui l'avait était à l'aise, de sorte que je ne devais point avoir d'inquiétude à son sujet, jusqu'à ce que je fusse en mesure de m'en soucier effectivement.

Je lui dis qu'il ne me restait pas beaucoup d'argent mais que j'avais quelques affaires qui valaient bien de l'argent, si elle pouvait me dire comment les tourner en argent. Elle demanda ce que c'était que j'avais. Je tirai le cordon de perles d'or, et lui dis que c'était un des cadeaux que mon mari m'avait faits; puis je lui fis voir les deux pièces de soie que je lui dis que j'avais eues d'Irlande et apportées en ville avec moi, et le petit anneau de diamant. Pour ce qui est du petit paquet d'argenterie et de cuillers, j'avais trouvé moyen d'en disposer toute seule auparavant; et quant au trousseau du bébé que j'avais, elle m'offrit de le prendre elle-même, pensant que ce fût le mien. Elle me dit qu'elle s'était faite prêteuse sur gages et qu'elle vendrait ces objets pour moi, comme s'ils lui eussent été engagés; de sorte qu'elle fit chercher au bout d'un moment les agents dont c'était l'affaire, et qui lui achetèrent tout cela, étant en ses mains, sans aucun scrupule, et encore en donnèrent de bons prix.

Je commençai maintenant de réfléchir que cette femme nécessaire pourrait m'aider un peu en ma basse condition à quelque affaire; car j'aurais joyeusement tourné la main vers n'importe quel emploi honnête, si j'eusse pu l'obtenir; mais des affaires honnêtes ne venaient pas à portée d'elle. Si j'avais été plus jeune, peut-être qu'elle eût pu m'aider; mais mes idées étaient loin de ce genre de vie, comme étant entièrement hors de toute possibilité à cinquante ans passés, ce qui était mon cas, et c'est ce que je lui dis.

Elle m'invita enfin à venir et à demeurer dans sa maison jusqu'à ce que je pusse trouver quelque chose à faire et que cela me coûterait très peu et c'est ce que j'acceptai avec joie; et maintenant, vivant un peu plus à l'aise, j'entrai en quelques mesures pour faire retirer le petit garçon que j'avais eu de mon dernier mari; et sur ce point encore elle me mit à l'aise, réservant seulement un payement de cinq livres par an, si cela m'était possible. Ceci fut pour moi un si grand secours que pendant un bon moment je cessai le vilain métier où je venais si nouvellement d'entrer; et bien volontiers j'eusse pris du travail, sinon qu'il était bien difficile d'en trouver à une qui n'avait point de connaissances.

Pourtant enfin je trouvai à faire des ouvrages piqués pour literie de dames, jupons, et autres choses semblables, et ceci me plut assez, et j'y travaillai bien fort, et je commençai à en vivre; mais le diligent démon, qui avait résolu que je continuerais à son service, continuellement m'aiguillonnait à sortir et à aller me promener, c'est-à-dire à voir si je rencontrerais quelque chose en route, à l'ancienne façon.

Une nuit j'obéis aveuglément à ses ordres et je tirai un long détour par les rues, mais ne rencontrai point d'affaire; mais non contente de cela, je sortis aussi le soir suivant, que passant près d'une maison de bière, je vis la porte d'une petite salle ouverte, tout contre la rue, et sur la table un pot d'argent, chose fort en usage dans les cabarets de ce temps; il paraît que quelque société venait d'y boire et les garçons négligents avaient oublié de l'emporter.