Ceci me donna une nouvelle notion sur ma gouvernante, et me fit penser que, depuis qu'elle s'était faite prêteuse sur gages, elle vivait parmi une espèce de gens qui n'étaient point des honnêtes que j'avais rencontrés chez elle autrefois.

Ce ne fut pas longtemps que je le découvris encore plus clairement qu'auparavant; car, de temps à autre, je voyais apporter des poignées de sabre, des cuillers, des fourchettes, des pots et autres objets semblables, non pour être engagés, mais pour être vendus tout droit; et elle achetait tout sans faire de questions, où elle trouvait assez son compte, ainsi que je trouvai par son discours.

Je trouvai ainsi qu'en suivant ce métier, elle faisait toujours fondre la vaisselle d'argent qu'elle achetait, afin qu'on ne pût la réclamer; et elle vint me dire un matin qu'elle allait mettre à fondre, et que si je le désirais, elle y joindrait mon pot, afin qu'il ne fût vu de personne; je lui dis: «De tout mon cœur.» Elle le pesa donc et m'en donna la juste valeur en argent, mais je trouvai qu'elle n'en agissait pas de même avec le reste de ses clients.

Quelque temps après, comme j'étais au travail, et très mélancolique, elle commence de me demander ce que j'avais. Je lui dis que je me sentais le cœur bien lourd, que j'avais bien peu de travail, et point de quoi vivre, et que je ne savais quel parti prendre. Elle se mit à rire et me dit que je n'avais qu'à sortir encore une fois, pour tenter la fortune; qu'il se pourrait que je rencontrasse une nouvelle pièce de vaisselle d'argent.

—Oh! ma mère, dis-je, c'est un métier où je n'ai point d'expérience, et si je suis prise, je suis perdue du coup.

—Oui bien, dit-elle, mais je pourrais vous faire faire la connaissance d'une maîtresse d'école qui vous ferait aussi adroite qu'elle le peut être elle-même.

Je tremblai sur cette proposition, car jusqu'ici je n'avais ni complices ni connaissances aucunes parmi cette tribu. Mais elle conquit toute ma retenue et toutes mes craintes; et, en peu de temps, à l'aide de cette complice, je devins voleuse aussi habile et aussi subtile que le fut jamais Moll la Coupeuse de bourses, quoique, si la renommée n'est point menteuse, je ne fusse pas moitié aussi jolie.

Le camarade qu'elle me fit connaître était habile en trois façons diverses de travailler; c'est à savoir: à voler les boutiques, à tirer des carnets de boutique et de poche et à couper des montres d'or au côté des dames; chose où elle réussissait avec tant de dextérité que pas une femme n'arriva, comme elle, à la perfection de l'art. La première et la dernière de ces occupations me plurent assez: et je la servis quelque temps dans la pratique, juste comme une aide sert une sage-femme, sans payement aucun.

Enfin, elle me mit à l'épreuve. Elle m'avait montré son art et j'avais plusieurs fois décroché une montre de sa propre ceinture avec infiniment d'adresse; à la fin elle me montra une proie, et c'était une jeune dame enceinte, qui avait une montre charmante. La chose devait se faire au moment qu'elle sortirait de l'église; elle passa d'un côté de la dame, et juste comme elle arrivait aux marches, feint de tomber, et tomba contre la dame avec une telle violence qu'elle fut dans une grande frayeur, et que toutes deux poussèrent des cris terribles; au moment même qu'elle bousculait la dame, j'avais saisi la montre, et la tenant de la bonne façon, le tressaut que fit la pauvre fit échapper l'agrafe sans qu'elle pût rien sentir; je partis sur-le-champ, laissant ma maîtresse d'école à sortir peu à peu de sa frayeur et la dame de même; et bientôt la montre vint à manquer.

—Hélas! dit ma camarade, ce sont donc ces coquins qui m'ont renversée, je vous gage; je m'étonne que Madame ne se soit point aperçue plus tôt que sa montre était volée: nous aurions encore pu les prendre.