J'étais toutefois affreusement inquiète pendant tout ce temps, et afin d'être tout à fait hors de danger, je quittai ma gouvernante pour le moment, mais ne sachant où aller, j'emmenai une fille de service, et je pris le coche pour Dunstable où j'allai voir mon ancien hôte et mon hôtesse, à l'endroit où j'avais si bravement vécu avec mon mari du Lancashire; là je lui contai une histoire affectée, que j'attendais tous les jours mon mari qui revenait d'Irlande, et que je lui avais envoyé une lettre pour lui faire savoir que je le joindrais à Dunstable dans son hôtellerie, et qu'il débarquerait certainement, s'il avait bon vent, d'ici peu de jours; de sorte que j'étais venue passer quelques jours avec eux en attendant son arrivée; car il viendrait ou bien par la poste ou bien par le coche de West-Chester, je ne savais pas au juste; mais quoi que ce fût, il était certain qu'il descendrait dans cette maison afin de me joindre.
Mon hôtesse fut extrêmement heureuse de me voir, et mon hôte fit un tel remue-ménage que si j'eusse été une princesse je n'eusse pu être mieux reçue, et on m'aurait volontiers gardée un mois ou deux si je l'avais cru bon.
Mais mon affaire était d'autre nature; j'étais très inquiète (quoique si bien déguisée qu'il était à peine possible de me découvrir) et je craignais que cet homme me trouvât et malgré qu'il ne pût m'accuser de son vol, lui ayant persuadé de ne point s'y aventurer, et ne m'y étant point mêlée moi-même, pourtant il eût pu me charger d'autres choses, et acheter sa propre vie aux dépens de la mienne.
Ceci m'emplissait d'horribles appréhensions; je n'avais ni ressource, ni amie, ni confidente que ma vieille gouvernante, et je ne voyais d'autre remède que de remettre ma vie entre ses mains; et c'est ce que je fis, car je lui fis savoir mon adresse et je reçus plusieurs lettres d'elle pendant mon séjour. Quelques-unes me jetèrent presque hors du sens, à force d'effroi; mais à la fin elle m'envoya la joyeuse nouvelle qu'il était pendu, qui était la meilleure nouvelle pour moi que j'eusse apprise depuis longtemps.
J'étais restée là cinq semaines et j'avais vécu en grand confort vraiment, si j'excepte la secrète anxiété de mon esprit; mais quand je reçus cette lettre, je repris ma mine agréable, et dis à mon hôtesse que je venais de recevoir une lettre de mon époux d'Irlande, que j'avais d'excellentes nouvelles de sa santé, mais la mauvaise nouvelle que ses affaires ne lui permettaient pas de partir si tôt qu'il l'eût espéré, si bien qu'il était probable que j'allais rentrer sans lui.
Mon hôtesse, cependant, me félicita des bonnes nouvelles, et que je fusse rassurée sur sa santé:
—Car j'ai remarqué, madame, dit-elle, que vous n'aviez pas l'air si gaie que d'ordinaire; par ma foi, vous deviez être tout enfoncée dans votre souci, dit la bonne femme; on voit bien que vous êtes toute changée, et voilà votre bonne humeur revenue, dit-elle.
—Allons, allons, je suis fâché que monsieur n'arrive pas encore, dit mon hôte; cela m'aurait réjoui le cœur de le voir; quand vous serez assurée de sa venue, faites un saut jusqu'ici, madame, vous serez très fort la bienvenue toutes les fois qu'il vous plaira.
Sur tous ces beaux compliments nous nous séparâmes, et je revins assez joyeuse à Londres, où je trouvai ma gouvernante charmée tout autant que je l'étais moi-même. Et maintenant elle me dit qu'elle ne me recommanderait plus jamais d'associé; car elle voyait bien, dit-elle, que ma chance était meilleure quand je m'aventurais toute seule. Et c'était la vérité, car je tombais rarement en quelque danger quand j'étais seule, ou, si j'y tombais, je m'en tirais avec plus de dextérité que lorsque j'étais embrouillée dans les sottes mesures d'autres personnes qui avaient peut-être moins de prévoyance que moi, et qui étaient plus impatientes; car malgré que j'eusse autant de courage à me risquer qu'aucune d'elles, pourtant j'usais de plus de prudence avant de rien entreprendre, et j'avais plus de présence d'esprit pour m'échapper.
Je me suis souvent étonnée mêmement sur mon propre endurcissement en une autre façon, que regardant comment tous mes compagnons se faisaient surprendre et tombaient si soudainement dans les mains de la justice, pourtant je ne pouvais en aucun temps entrer dans la sérieuse résolution de cesser ce métier; d'autant qu'il faut considérer que j'étais maintenant très loin d'être pauvre, que la tentation de nécessité qui est la générale introduction de cette espèce de vice m'était maintenant ôtée, que j'avais près de 500£ sous la main en argent liquide, de quoi j'eusse pu vivre très bien si j'eusse cru bon de me retirer; mais dis-je, je n'avais pas tant que jadis, quand je n'avais que 200£ d'épargne, et point de spectacles aussi effrayants devant les yeux.