—Tenez, bonne femme, dit-il, gardez ce cheval un instant tandis que j'entre; si le gentilhomme revient, il vous donnera quelque chose.
—Oui, dis-je et je prends le cheval et l'emmène tranquillement et le conduis à ma gouvernante.
Ç'aurait été là une aubaine pour ceux qui s'y fussent entendus, mais jamais pauvre voleur ne fût plus embarrassé de savoir ce qu'il fallait faire de son vol, car lorsque je rentrai, ma gouvernante fut toute confondue, et aucune de nous ne savait ce qu'il fallait faite de cette bête: l'envoyer à une étable était insensé, car il était certain qu'avis en serait donné dans la gazette avec la description du cheval, de sorte que nous n'oserions pas aller le reprendre.
Tout le remède que nous trouvâmes à cette malheureuse aventure fut de mener le cheval dans une hôtellerie et d'envoyer un billet par un commissaire à la taverne pour dire que le cheval du gentilhomme qui avait été perdu à telle heure se trouvait dans telle taverne et qu'on pourrait l'y venir chercher, que la pauvre femme qui le tenait l'ayant mené par la rue et incapable de le reconduire l'avait laissé là. Nous aurions pu attendre que le propriétaire eût fait publier et offrir une récompense: mais nous n'osâmes pas nous aventurer à la recevoir.
Ce fut donc là un vol et point un vol, car peu de chose y fut perdu et rien n'y fut gagné, et je me sentis excédée de sortir en haillons de mendiante. Cela ne faisait point du tout l'affaire et d'ailleurs j'en tirai des pressentiments menaçants.
Tandis que j'étais en ce déguisement, je rencontrai une société de gens de la pire espèce que j'aie jamais fréquentée, et je vins à connaître un peu leurs façons. C'étaient des faux-monnayeurs, et ils me firent de très bonnes offres pour ce qui était du profit, mais la partie où ils voulaient que je m'embarquasse était la plus dangereuse, je veux dire le façonnage du faux-coin, comme ils l'appellent, ou si j'eusse été prise, j'eusse rencontré mort certaine, mort au poteau, dis-je; j'eusse été brûlée à mort, attachée au poteau: si bien que, malgré qu'en apparence je ne fusse qu'une mendiante et qu'ils m'eussent promis des montagnes d'or et d'argent pour m'attirer, pourtant je n'y voulus rien faire; il est vrai que si j'eusse été réellement une mendiante ou désespérée ainsi que lorsque je débutai, je me fusse peut-être jointe à eux car se soucie-t-on de mourir quand on ne sait point comment vivre; mais à présent telle n'était pas ma condition, au moins ne voulais-je point courir de si terribles risques; d'ailleurs la seule pensée d'être brûlée au poteau jetait la terreur jusque dans mon âme, me gelait le sang et me donnait les vapeurs à un tel degré que je n'y pouvais penser sans trembler.
Ceci mit fin en même temps à mon déguisement, car malgré que leur offre me déplût, pourtant je n'osai leur dire, mais parus m'y complaire et promis de les revoir. Mais je n'osai jamais aller les retrouver, car si je les eusse vus sans accepter, et malgré que j'eusse refusé avec les plus grandes assurances de secret qui fussent au monde, ils eussent été bien près de m'assassiner pour être sûrs de leur affaire et avoir de la tranquillité, comme ils disent; quelle sorte de tranquillité, ceux-là le jugeront le mieux qui entendent comment des gens peuvent être tranquilles qui en assassinent d'autres pour échapper au danger.
Mais enfin, je rencontrai une femme qui m'avait souvent dit les aventures qu'elle faisait et avec succès, sur le bord de l'eau, et je me joignais à elle, et nous menâmes assez bien nos affaires. Un jour nous vînmes parmi des Hollandais à Sainte-Catherine, où nous allâmes sous couleur d'acheter des effets qui avaient été débarqués secrètement. Je fus deux ou trois fois en une maison où nous vîmes bonne quantité de marchandises prohibées, et une fois ma camarade emporta trois pièces de soie noire de Hollande, qui se trouvèrent de bonne prise, et j'en eus ma part; mais dans toutes les excursions que je tentai seule, je ne pus trouver l'occasion de rien faire, si bien que j'abandonnai la partie, car on m'y avait vue si souvent qu'on commençait à se douter de quelque chose.
Voilà qui me déconcerta un peu, et je résolus de me pousser de côté ou d'autre, car je n'étais point accoutumée à rentrer si souvent sans aubaine, de sorte que le lendemain je pris de beaux habits et m'en allai à l'autre bout de la ville. Je passai à travers l'Exchange dans le Strand, mais n'avais point d'idée d'y rien trouver, quand soudain je vis un grand attroupement, et tout le monde, boutiquiers autant que les autres, debout et regardant du même côté; et qu'était-ce, sinon quelque grande duchesse qui entrait dans l'Exchange, et on disait que la reine allait venir. Je me portai tout près du côté d'une boutique, le dos tourné au comptoir comme pour laisser passer la foule, quand, tenant les yeux sur un paquet de dentelles que le boutiquier montrait à des dames qui se trouvaient près de moi, le boutiquier et sa servante se trouvèrent si occupés à regarder pour voir qui allait venir et dans quelle boutique on entrerait, que je trouvai moyen de glisser un paquet de dentelles dans ma poche et de l'emporter tout net, si bien que la modiste paya assez cher pour avoir bayé à la reine.
Je m'écartai de la boutique comme repoussée par la presse; et me mêlant à la foule, je sortis à l'autre porte de l'Exchange et ainsi décampai avant qu'on s'aperçût que la dentelle avait disparu, et à cause que je ne voulais pas être suivie, j'appelai un carrosse et m'y enfermai. J'avais à peine fermé les portières du carrosse que je vis la fille du marchand de modes et cinq ou six autres qui s'en allaient en courant dans la rue et qui criaient comme en frayeur. Elles ne criaient pas «au voleur»parce que personne ne se sauvait, mais j'entendis bien les mots» «volé» et «dentelles» deux ou trois fois, et je vis la fille se tordre les mains et courir çà et là les yeux égarés comme une hors du sens. Le cocher qui m'avait prise montait sur son siège, mais n'était pas tout à fait monté, et les chevaux n'avaient pas encore bougé, de sorte que j'étais terriblement inquiète et je pris le paquet de dentelles, toute prête à le laisser tomber par le vasistas du carrosse qui s'ouvre par devant, justement derrière le cocher, mais à ma grande joie, en moins d'une minute le carrosse se mit en mouvement, c'est à savoir aussitôt que le cocher fut monté et eut parlé à ses chevaux, de sorte qu'il partit et j'emportai mon butin qui valait près de vingt livres.