J'étais maintenant dans une bonne condition, en vérité, si j'eusse connu le moment où il fallait cesser; et ma gouvernante disait souvent que j'étais la plus riche dans le métier en Angleterre; et je crois bien que je l'étais: 700£ d'argent, outre des habits, des bagues, quelque vaisselle plate, et deux montres d'or, le tout volé, car j'avais fait d'innombrables coups outre ceux que j'ai dits. Oh! si même maintenant j'avais été touchée par la grâce du repentir, j'aurais encore eu le loisir de réfléchir sur mes folies et de faire quelque réparation; mais la satisfaction que je devais donner pour le mal public que j'avais fait était encore à venir; et je ne pouvais m'empêcher de faire mes sorties, comme je disais maintenant, non plus qu'au jour où c'était mon extrémité vraiment qui me tirait dehors pour aller chercher mon pain.
Un jour je mis de très beaux habits et j'allai me promener; mais rien ne se présenta jusqu'à ce que je vins dans Saint-James Park. Je vis abondance de belles dames qui marchaient tout le long du Mail, et parmi les autres il y avait une petite demoiselle, jeune dame d'environ douze ou treize ans, et elle avait une sœur, comme je supposai, près d'elle, qui pouvait bien en avoir neuf. J'observai que la plus grande avait une belle montre d'or et un joli collier de perles; et elles étaient accompagnées d'un laquais en livrée; mais comme il n'est pas d'usage que les laquais marchent derrière les dames dans le Mail, ainsi je notai que le laquais s'arrêta comme elles entraient dans le Mail, et l'aînée des sœurs lui parla pour lui ordonner d'être là sans faute quand elles retourneraient.
Quand je l'entendis congédier son valet de pied, je m'avançai vers lui et lui demandai quelle petite dame c'était là, et je bavardai un peu avec lui, disant que c'était une bien jolie enfant qui était avec elle, et combien l'aînée aurait bonnes façons et tenue modeste: comme elle aurait l'air d'une petite femme; comme elle était sérieuse; et l'imbécile ne tarda pas à me dire qui elle était, que c'était la fille aînée de sir Thomas *** d'Essex, et qu'elle avait une grande fortune, que sa mère n'était pas encore arrivée en ville, mais qu'elle était avec lady William *** en son logement de Suffolk-Street, avec infiniment d'autres détails; qu'ils entretenaient une fille de service et une femme de charge, outre le carrosse de sir Thomas, le cocher, et lui-même; et que cette jeune dame menait tout le train de maison, aussi bien ici que chez elle, et me dit abondance de choses, assez pour mon affaire.
J'étais fort bien vêtue et j'avais ma montre d'or tout comme elle; si bien que je quittai le valet de pied et je me mets sur la même ligne que cette dame, ayant attendu qu'elle ait fait un tour dans le Mail, au moment qu'elle allait avancer; au bout d'un instant je la saluai en son nom, par le titre de lady Betty. Je lui demandai si elle avait des nouvelles de son père; quand madame sa mère allait venir en ville, et comment elle allait.
Je lui parlai si familièrement de toute sa famille qu'elle ne put mais que supposer que je les connaissais tous intimement: je lui demandai comment il se faisait qu'elle fût sortie sans Mme Chime (c'était le nom de sa femme de charge) pour prendre soin de Mme Judith, qui était sa sœur. Puis j'entrai dans un long caquet avec elle sur le sujet de sa sœur; quelle belle petite dame c'était, et lui demandai si elle avait appris le français et mille telles petites choses, quand soudain survinrent les gardes et la foule se rua pour voir passer le roi qui allait au Parlement.
Les dames coururent toutes d'un côté du Mail et j'aidai à milady à se tenir sur le bord de la palissade du Mail afin qu'elle fût assez haut pour voir, et je pris la petite que je levai dans mes bras; pendant ce temps je pris soin d'ôter si nettement sa montre d'or à lady Betty qu'elle ne s'aperçut point qu'elle lui manquait jusqu'à ce que la foule se fût écoulée et qu'elle fût revenue dans le milieu du Mail.
Je la quittai parmi la foule même, et lui dis, comme en grande hâte:
—Chère lady Betty, faites attention à votre petite sœur.
Et puis la foule me repoussa en quelque sorte, comme si je fusse fâchée de m'en aller ainsi.
La presse en telles occasions est vite passée, et l'endroit se vide sitôt que le roi a disparu; mais il y a toujours un grand attroupement et une forte poussée au moment même que le roi passe: si bien qu'ayant lâché les deux petites dames et ayant fait mon affaire avec elles, sans que rien de fâcheux ne survînt, je continuai de me serrer parmi la foule, feignant de courir pour voir le roi, et ainsi je me tins en avant de la foule jusqu'à ce que j'arrivai au bout du Mail; là le roi continuant vers le quartier des gardes à cheval, je m'en allai dans le passage qui à cette époque traversait jusqu'à l'extrémité de Haymarket; et là je me payai un carrosse et je décampai, et j'avoue que je n'ai pas encore tenu ma parole, c'est à savoir d'aller rendre visite à lady Betty.