Et l'argentier m'en fit voir qui étaient de la façon même; si bien qu'il pesa les cuillers et la valeur en monta à trente-cinq shillings; de sorte que je tire ma bourse pour le payer, en laquelle j'avais près de vingt guinées, car je n'allais jamais sans telle somme sur moi, quoi qu'il pût advenir, et j'y trouvai de l'utilité en d'autres occasions tout autant qu'en celle-ci.
Quand M. l'échevin vit mon argent, il dit:
—Eh bien, madame, à cette heure je suis bien persuadé qu'on vous a fait tort, et c'est pour cette raison que je vous ai poussée à acheter les cuillers et que je vous ai retenue jusqu'à ce que vous les eussiez achetées; car si vous n'aviez pas en d'argent pour les payer, je vous aurais soupçonnée de n'être point entrée dans cette boutique avec le dessein d'y acheter; car l'espèce de gens qui viennent aux fins dont on vous avait accusée sont rarement gênés par l'or qu'ils ont dans leurs poches, ainsi que je vois que vous en avez.
Je souris et dis à Sa Dignité que je voyais bien que je devais à mon argent quelque peu de sa faveur, mais que j'espérais qu'elle n'était point sans être causée aussi par la justice qu'il m'avait rendue auparavant. Il dit que oui, en effet, mais que ceci confirmait son opinion et qu'à cette heure il était intimement persuadé qu'on m'avait fait tort. Ainsi je parvins à me tirer d'une affaire où j'arrivai sur l'extrême bord de la destruction.
Ce ne fut que trois jours après que, nullement rendue prudente par le danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art où je m'étais si longtemps employée, je m'aventurai dans une maison dont je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en vérité, sans être aperçue, de deux pièces de soie à fleurs, de celle qu'on nomme brocart, très riche. Ce n'était pas la boutique d'un mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une habitation privée, où demeurait, paraît-il, un homme qui vendait des marchandises destinées aux tisserands pour merciers, sorte de courtier ou facteur de marchand.
Pour abréger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par deux filles qui s'élancèrent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arrière, me fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur moi. Je les eusse payées de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le moyen: deux dragons enflammés n'eussent pas montré plus de fureur; elles lacérèrent mes habits, m'injurièrent et hurlèrent, comme si elles eussent voulu m'assassiner; la maîtresse de la maison arriva ensuite, et puis le maître, et tous pleins d'insultes.
Je donnai au maître de bonnes paroles, lui dis que la porte était ouverte, que les choses étaient une tentation pour moi, que j'étais pauvre, dans la détresse, et que la pauvreté était une chose à laquelle beaucoup de personnes ne pouvaient résister, et le suppliai avec des larmes d'avoir pitié de moi. La maîtresse de la maison était émue de compassion et incline à me laisser aller, et avait presque amené son mari à y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les eût envoyées, pour ramener un commissaire; sur quoi le maître dit qu'il ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il pourrait être lui-même dans la peine s'il me relâchait.
La vue d'un commissaire en vérité me frappa, et je pensai enfoncer en terre; je tombai en pâmoison, et en vérité ces gens pensaient que je fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me relâcher. Je lui offris de lui payer les deux pièces, quelle qu'en fût la valeur, quoique je ne les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de me persécuter à mort, et de demander mon sang pour la seule tentative que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que je n'avais point forcé de portes, ni rien emporté; et quand j'arrivai devant le juge et que je plaidai là sur ce que je n'avais rien forcé pour m'introduire, ni rien emporté au dehors, le juge fut enclin à me faire mettre en liberté; mais la première vilaine coquine qui m'avait arrêtée ayant affirmé que j'étais sur le point de m'en aller avec les étoffes, mais qu'elle m'avait arrêtée et tirée en arrière, le juge sans plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta à Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang même se glace à la seule pensée de ce nom: le lieu où tant de mes camarades avaient été enfermées sous les verrous, et d'où elles avaient été tirées pour marcher à l'arbre fatal; le lieu où ma mère avait si profondément souffert, où j'avais été mise au monde, et d'où je n'espérais point de rédemption que par une mort infâme; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps attendue, et qu'avec tant d'art et de succès j'avais si longtemps évité.
J'étais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible de décrire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et que je considérai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus à songer qu'à quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extrême; le tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la puanteur et la saleté, et toutes les affreuses choses d'affliction que j'y voyais s'unissaient pour faire paraître que ce lieu fut un emblème de l'enfer lui-même, et en quelque sorte sa porte d'entrée.
Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours après que je fus entrée dans ce misérable lieu: et durant quelque temps j'eusse été bien heureuse d'y mourir, malgré que je ne considérasse point non plus la mort ainsi qu'il le faudrait; en vérité, rien ne pouvait être plus empli d'horreur pour mon imagination que le lieu même: rien ne m'était plus odieux que la société qui s'y trouvait. Oh! si j'avais été envoyée en aucun lieu de l'univers, et point à Newgate, je me fusse estimée heureuse!