Toutes mes pensées terrifiantes étaient passées; les horreurs du lieu m'étaient devenues familières; je n'éprouvais pas plus de malaise par le tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte; en un mot, j'étais devenue un simple gibier de Newgate, aussi méchant et grossier que tout autre; oui, et j'avais à peine retenu l'habitude et coutume de bonnes façons et manières qui jusque-là avait été répandue dans toute ma conversation; si complètement étais-je dégénérée et possédée par la corruption que je n'étais pas plus la même chose que j'avais été, que si je n'eusse jamais été autrement que ce que j'étais maintenant.
Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre surprise soudaine qui me rappela un peu à cette chose qu'on nomme douleur, et dont en vérité auparavant j'avais commencé à passer le sens. On me raconta une nuit qu'il avait été apporté en prison assez tard dans la nuit dernière trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'était là) et qui avaient été poursuivis jusqu'à Uxbrige par les gens de la campagne, et là pris après une courageuse résistance, où beaucoup des paysans avaient été blessés et quelques-uns tués.
On ne sera point étonné que nous, les prisonnières, nous fussions toutes assez désireuses de voir ces braves gentilshommes huppés, dont on disait que leurs pareils ne s'étaient point rencontrés encore, d'autant qu'on prétendait que le matin ils seraient transférés dans le préau, ayant donné de l'argent au grand maître de la prison afin qu'on leur accordât la liberté de ce meilleur séjour. Nous donc, les femmes, nous nous mîmes sur leur chemin, afin d'être sûres de les voir; mais rien ne peut exprimer la surprise et la stupeur où je fus jetée quand je vis le premier homme qui sortit, et que je reconnus pour être mon mari du Lancashire, le même avec qui j'avais vécu si bravement à Dunstable, et le même que j'avais vu ensuite à Brickhill, lors de mon mariage avec mon dernier mari, ainsi que j'ai dit.
Je fus comme étonnée à cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus pour l'instant; je quittai ma société et me retirai autant qu'il est possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment pendant longtemps.
—Affreuse créature que je suis, m'écriai-je, combien de pauvres gens ai-je rendus malheureux! combien de misérables désespérés ai-je envoyés jusque chez le diable!
Je plaçai tout à mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il m'avait dit à Chester qu'il était ruiné par notre alliance et que ses fortunes étaient faites désespérées à cause de moi; car, pensant que j'eusse été une fortune, il s'était enfoncé dans la dette plus avant qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait à l'armée et porterait le mousquet, ou qu'il achèterait un cheval pour faire un tour, comme il disait; et malgré que je ne lui eusse jamais dit que j'étais une fortune et que je ne l'eusse pas proprement dupé moi-même, cependant j'avais encouragé la fausse idée qu'il s'était faite, et ainsi étais-je la cause originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que m'enfoncer plus avant dans mes pensées et me donner de plus fortes réflexions que tout ce qui m'était arrivé jusqu'ici; je me lamentais nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il était le capitaine de la bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le Fermier d'Or n'étaient que des niais auprès de lui; qu'il serait sûrement pendu, quand il ne dût pas rester d'autres hommes après lui dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour témoigner contre lui.
Je fus noyée dans la douleur que j'éprouvais; ma propre condition ne me donnait point de souci, si je la comparais à celle-ci, et je m'accablais de reproches à son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa ruine d'un tel train que je ne goûtais plus rien comme avant et que les premières réflexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais commencèrent à me revenir; et à mesure que ces choses revenaient, mon horreur de ce lieu et de la manière dont on y vivait me revint ainsi; en somme je fus parfaitement changée et je devins une autre personne.
Tandis que j'étais sous ces influences de douleur pour lui, je fus avertie qu'à la prochaine session je serais citée devant le grand jury, et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilité avait été déjà touchée; la misérable hardiesse d'esprit que j'avais acquise s'affaissa et une conscience coupable commença de se répandre dans tous mes sens. En un mot, je me mis à penser; et de penser, en vérité, c'est un vrai pas d'avancée de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette humeur d'âme, dont j'ai tant parlé, n'était que privation de pensée; celui qui est rendu à sa pensée est rendu à lui-même.
Sitôt que j'eus commencé, dis-je, de penser, la première chose qui me vint à l'esprit éclata en ces termes:
—Mon Dieu, que vais-je devenir? Je vais être condamnée, sûrement; et après, il n'y a rien que la mort. Je n'ai point d'amis; que vais-je faire? Je serai sûrement condamnée! Mon Dieu, ayez pitié de moi, que vais-je devenir?