C'était une morne pensée, direz-vous, pour la première, depuis si longtemps qui avait jailli dans mon âme en cette façon; et pourtant ceci même n'était que frayeur de ce qui allait venir; il n'y avait pas là dedans un seul mot de sincère repentir. Cependant, j'étais affreusement déprimée, et inconsolée à un point extrême; et comme je n'avais nulle amie à qui confier mes pensées de détresse, elles me pesaient si lourdement, qu'elles me jetaient plusieurs fois par jour dans des pâmoisons, et crises de nerfs. Je fis demander ma vieille gouvernante, qui, pour lui rendre justice, agit en fidèle amie; elle ne laissa point de pierre qu'elle ne retourna pour empêcher le grand jury de dresser l'acte d'accusation; elle alla trouver plusieurs membres du jury, leur parla, et s'efforça de les remplir de dispositions favorables, à cause que rien n'avait été enlevé, et qu'il n'y avait point eu de maison forcée, etc. Mais rien n'y faisait; les deux filles prêtaient serment sur le fait, et le jury trouva lieu d'accusation de vol de maison, c'est à savoir, de félonie et bris de clôture.
Je tombai évanouie quand on m'en porta la nouvelle, et quand je revins à moi, je pensai mourir sous ce faix. Ma gouvernante se montra pour moi comme une vraie mère; elle s'apitoya sur moi, pleura avec moi et pour moi; mais elle ne pouvait m'aider; et pour ajouter à toute cette terreur, on ne faisait que dire par toute la prison que ma mort était assurée; je les entendais fort bien en parler souvent entre elles, et je les voyais hocher la tête et dire qu'elles en étaient bien fâchées, et autres choses semblables, comme il est d'usage en ce lieu; mais pourtant aucune n'était venue me dire ses pensées jusqu'enfin un des gardiens vint à moi privément et dit avec un soupir:
—Eh bien, madame Flanders, vous allez être jugée vendredi (et nous étions au mercredi); qu'avez-vous l'intention de faire?
Je devins blanche comme un linge et dis:
—Dieu sait ce que je ferai; pour ma part, je ne sais que faire.
—Hé quoi, dit-il, je ne veux point vous flatter; il faudrait vous préparer à la mort, car je doute que vous serez condamnée, et comme vous êtes vieille délinquante, m'est avis que vous trouverez bien peu de merci. On dit, ajouta-t-il, que votre cas est très clair, et que les témoins vous chargent de façon si positive, qu'il n'y a point à y résister.
C'était un coup à percer les entrailles mêmes d'une qui, comme moi, était pliée sous un tel fardeau, et je ne pus prononcer une parole, bonne ou mauvaise pendant longtemps; enfin j'éclatai en sanglots et je lui dis:
—Oh! monsieur, que faut-il faire?
—Ce qu'il faut faire? dit-il. Il faut faire chercher un ministre, pour lui parler; car en vérité, madame Flanders, à moins que vous n'ayez de bien puissants amis, vous n'êtes point une femme faite pour ce monde.
C'étaient là des discours sans ambages, en vérité; mais ils me furent très durs, ou du moins je me le figurai. Il me laissa dans la plus grande confusion que l'on puisse s'imaginer, et toute cette nuit je restai éveillée; et maintenant je commençai de dire mes prières, ce que je n'avais guère fait auparavant depuis la mort de mon dernier mari, ou un peu de temps après; et en vérité je puis bien appeler ce que je faisais dire mes prières; car j'étais dans une telle confusion, et j'avais sur l'esprit une telle horreur, que malgré que je pleurasse et que je répétasse à plusieurs reprises l'expression ordinaire:—Mon Dieu, ayez pitié de moi!—je ne m'amenais jamais jusqu'au sens d'être une misérable pécheresse, ainsi que je l'étais en effet, et de confesser mes péchés à Dieu, et de demander pardon pour l'amour de Jésus-Christ; j'étais enfoncée dans le sentiment de ma condition, que j'allais passer en jugement capital, et que j'étais sûre d'être exécutée, et voilà pourquoi je m'écriais toute la nuit: