—Mon Dieu, que vais-je devenir? Mon Dieu, que vais-je faire? Mon Dieu, ayez pitié de moi! et autres choses semblables.
Ma pauvre malheureuse gouvernante était maintenant aussi affligée que moi, et repentante avec infiniment plus de sincérité, quoiqu'il n'y eût point de chance d'accusation portée contre elle; non qu'elle ne le méritât autant que moi, et c'est ce qu'elle disait elle-même; mais elle n'avait rien fait d'autre pendant bien des années que de receler ce que moi et d'autres avions volé, et de nous encourager à le voler. Mais elle sanglotait et se démenait comme une forcenée, se tordant les mains, et criant qu'elle était perdue, qu'elle pensait qu'il y eût sur elle une malédiction du ciel, qu'elle serait damnée, qu'elle avait été la ruine de toutes ses amies, qu'elle avait amené une telle et une telle, et une telle à l'échafaud; et là elle comptait quelque dix ou onze personnes, de certaines desquelles j'ai fait mention, qui étaient venues à une fin précoce; et qu'à cette heure elle était l'occasion de ma perte, puisqu'elle m'avait persuadée de continuer, alors que je voulais cesser. Je l'interrompis là:
—Non, ma mère, non, dis-je, ne parlez point ainsi; car vous m'avez conseillé de me retirer quand j'eus obtenu l'argent du mercier, et quand je revins de Harwich, et je ne voulus pas vous écouter; par ainsi vous n'avez point été à blâmer; c'est moi seule qui me suis perdue, et qui me suis amenée à cette misère!
Et ainsi nous passions bien des heures ensemble.
Eh bien, il n'y avait point de remède; le procès suivit son cours et le jeudi je fus transférée à la maison des assises, où je fus assignée, comme ils disent, et le lendemain, je fus appointée pour être jugée. Sur l'assignation je plaidai «non coupable», et bien le pouvais-je, car j'étais accusée de félonie et débris de clôture; c'est à savoir d'avoir félonieusement volé deux pièces de soie de brocart, estimées à 46£, marchandises appartenant à Anthony Johnson, et d'avoir forcé les portes; au lieu que je savais très bien qu'ils ne pouvaient prétendre que j'eusse forcé les portes, ou seulement soulevé un verrou.
Le vendredi je fus menée au jugement. J'avais épuisé mes esprits à force de pleurer les deux ou trois jours d'avant, si bien que je dormis mieux la nuit du jeudi que je n'attendais et que j'eus plus de courage pour mon jugement que je n'eusse cru possible d'avoir.
Quand le jugement fut commencé et que l'acte d'accusation eut été lu, je voulus parler, mais on me dit qu'il fallait d'abord entendre les témoins et qu'ensuite on m'entendrait à mon tour. Les témoins étaient les deux filles, paire de coquines fortes en gueule, en vérité; car bien que la chose fût vraie, en somme, pourtant elles l'aggravèrent à un point extrême, et jurèrent que j'avais les étoffes entièrement en ma possession, que je les avais cachées sous mes habits, que je m'en allais avec, que j'avais passé le seuil d'un pied quand elles se firent voir, et qu'aussitôt je franchis le seuil de l'autre pied, de sorte que j'étais tout à fait sortie de la maison, et que je me trouvais dans la rue avec les étoffes avant le moment qu'elles me prirent, et qu'ensuite elles m'avaient arrêtée et qu'elles avaient trouvé les étoffes sur moi. Le fait en somme était vrai; mais j'insistai sur ce qu'elles m'avaient arrêtée avant que j'eusse passé le seuil; ce qui d'ailleurs ne pesait pas beaucoup; car j'avais pris les étoffes, et je les aurais emportées, si je n'avais pas été saisie.
Je plaidai que je n'avais rien volé, qu'ils n'avaient rien perdu, que la porte était ouverte, et que j'étais entrée à dessein d'acheter: si, ne voyant personne dans la maison, j'avais pris en main aucune des étoffes, il ne fallait point en conclure que j'eusse l'intention de les voler, puisque je ne les avais point emportées plus loin que la porte, pour mieux les regarder à la lumière.
La cour ne voulut rien accepter de ces moyens, et fit une sorte de plaisanterie sur mon intention d'acheter ces étoffes, puisque ce n'était point là une boutique faite pour en vendre; et quant à les avoir portées à la lumière pour les regarder, les servantes firent là-dessus d'impudentes moqueries, et y dépensèrent tout leur esprit; elles dirent à la cour que je les avais regardées bien suffisamment, et que je les avais trouvées à mon goût, puisque je les avais empaquetées et que je m'en allais avec.
En somme je fus jugée coupable de félonie, et acquittée sur le bris de clôture, ce qui ne fut qu'une médiocre consolation, à cause que le premier jugement comportait une sentence de mort, et que le second n'eût pu faire davantage. Le lendemain on m'amena pour entendre la terrible sentence; et quand on vint à me demander ce que j'avais à dire en ma faveur pour en empêcher l'exécution, je demeurai muette un temps; mais quelqu'un m'encouragea tout haut à parler aux juges, puisqu'ils pourraient représenter les choses favorablement pour moi. Ceci me donna un peu de cœur, et je leur dis que je ne savais point de raison pour empêcher la sentence, mais que j'avais beaucoup à dire pour implorer la merci de la cour; que j'espérais qu'en un tel cas elle me ferait une part d'indulgence, puisque je n'avais point forcé de porte, que je n'avais rien enlevé, que personne n'avait rien perdu; que l'homme à qui appartenaient ces étoffes avait eu assez de bonté pour dire qu'il désirât qu'on me fit merci (ce qu'en effet il avait fort honnêtement dit); qu'au pire c'était la première faute et que je n'avais jamais encore comparu en cour de justice; en somme je parlai avec plus de courage que je n'aurais cru pouvoir faire, et d'un ton si émouvant, que malgré que je fusse en larmes, qui toutefois n'étaient pas assez fortes pour étouffer ma voix, je pus voir que ceux qui m'entendaient étaient émus aux larmes.