—Comment peux-tu m'appeler cruelle?

—De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci? N'est-ce point pour m'insulter? Je ne t'ai pas volée, du moins sur la grand'route.

Je vis bien par là qu'il ne savait rien des misérables circonstances où j'étais, et qu'il pensait qu'ayant appris qu'il se trouvait là, je fusse venue lui reprocher de m'avoir abandonnée. Mais j'avais trop à lui dire pour me vexer, et je lui expliquai en peu de mots que j'étais bien loin de venir pour l'insulter, mais qu'au fort j'étais venue pour que nous nous consolions mutuellement et qu'il verrait bien aisément que je n'avais point d'intention semblable quand je lui aurais dit que ma condition était pire que la sienne, et en bien des façons. Il eut l'air un peu inquiété sur cette impression que ma condition était pire que la sienne, mais avec une sorte de sourire il dit:

—Comment serait-ce possible? Quand tu me vois enchaîné, et à Newgate, avec deux de mes compagnons déjà exécutés, peux-tu dire que ta condition est pire que la mienne?

—Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage à faire, s'il faut que je conte ou que tu écoutes mon infortunée histoire; mais si tu désires l'entendre, tu t'accorderas bien vite avec moi sur ce que ma condition est pire que la tienne.

—Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m'attends à passer en jugement capital à la prochaine session même?

—Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t'aurai dit que j'ai été condamnée à mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous sentence de mort: mon cas n'est-il pas pire que le tien?

Alors, en vérité, il demeura encore silencieux comme un frappé de mutisme, et après un instant il se dressa.

—Infortuné couple, dit-il, comment est-ce possible?

Je le pris par la main: