Il me dit qu'il m'avait écrit trois lettres et qu'il les avait adressées conformément à ce que je lui avais dit, mais qu'il n'avait point eu de mes nouvelles. C'est ce que je savais bien, en vérité; mais ces lettres m'étant venues en main dans le temps de mon dernier mari, je n'y pouvais rien faire, et je n'avais donc point fait de réponse, afin qu'il pensât qu'elles se fussent perdues.

Je m'enquis alors des circonstances de son cas présent, et de ce qu'il attendait quand il viendrait à être jugé. Il me dit qu'il n'y avait point de preuves contre lui; à cause que sur les trois vols dont on les accusait tous, c'était sa bonne fortune qu'il n'y en eût qu'un où il eût été mêlé; et qu'on ne pouvait trouver qu'un témoin sur ce fait, ce qui n'était pas suffisant; mais qu'on espérait que d'autres se présenteraient, et qu'il pensait, quand d'abord il me vit, que j'en fusse une qui était venue à ce dessein; mais que si personne ne se présentait contre lui, il espérait qu'il serait absous; qu'on lui avait insinué que s'il se soumettait à la déportation, on la lui accorderait sans jugement, mais qu'il ne pouvait point s'y résigner, et qu'il pensait qu'il préférerait encore la potence.

Je le blâmai là-dessus; d'abord à cause que, s'il était déporté, il pouvait y avoir cent façons pour lui, qui était gentilhomme et hardi aventurier d'entreprise, de trouver moyen de revenir; et peut-être quelques voies et moyens de retourner avant que de partir. Il me sourit sur cette partie, et dit que c'était la dernière chose qu'il préférait, ayant une certaine horreur dans l'esprit à se faire envoyer aux plantations, ainsi que les Romains envoyaient des esclaves travailler dans les mines; qu'il pensait que le passage en un autre monde fût beaucoup plus supportable à la potence, et, que c'était l'opinion générale de tous les gentilshommes qui étaient poussés par les exigences de leurs fortunes à se mettre sur le grand chemin; que sur la place d'exécution on trouvait au moins la fin de toutes les misères de l'état présent; et que, pour ce qui venait après, à son avis, un homme avait autant de chances de se repentir sincèrement pendant les derniers quinze jours de son existence, sous les agonies de la geôle et du trou des condamnés, qu'il en aurait jamais dans les forêts et déserts de l'Amérique; que la servitude et les travaux forcés étaient des choses auxquelles des gentilshommes ne pouvaient jamais s'abaisser; que ce n'était qu'un moyen de les forcer à se faire leurs propres bourreaux, ce qui était bien pire, et qu'il ne pouvait avoir de patience, même quand il ne faisait qu'y penser.

J'usai de mes efforts extrêmes pour le persuader, et j'y joignis l'éloquence connue d'une femme, je veux dire celle des larmes. Je lui dis que l'infamie d'une exécution publique devait peser plus lourdement sur les esprits d'un gentilhomme qu'aucune mortification qu'il pût rencontrer par delà la mer; qu'au moins dans l'autre cas il avait une chance de vivre, tandis que là il n'en avait point; que ce serait pour lui la chose la plus aisée du monde que de s'assurer d'un capitaine de navire, étant d'ordinaire gens de bonne humeur; et qu'avec un peu de conduite, surtout s'il pouvait se procurer de l'argent, il trouverait moyen de se racheter quand il arriverait en Virginie.

Il me jeta un regard plein de désir, et je devinai qu'il voulait dire qu'il n'avait point d'argent; mais je me trompais; ce n'était point là ce qu'il entendait.

—Tu viens de me donner à entendre, ma chérie, dit-il, qu'il pourrait y avoir un moyen de revenir avant que de partir, par quoi j'ai entendu qu'il pourrait être possible de se racheter ici. J'aimerais mieux donner deux cents livres pour éviter de partir que cent livres pour avoir ma liberté, une fois que je serai là-bas.

—C'est que, dis-je, mon cher, tu ne connais pas le pays aussi bien que moi.

—Il se peut, dit-il; et pourtant je crois, si bien que tu le connaisses, que tu ferais de même; à moins que ce ne soit, ainsi que tu me l'as dit, parce que tu as ta mère là-bas.

Je lui dis que pour ma mère, elle devait être morte depuis bien des années; et que pour les autres parents que j'y pouvais avoir, je ne les connaissais point; que depuis que mes infortunes m'avaient réduite à la condition, où j'avais été depuis plusieurs années, j'avais cessé toute correspondance avec eux; et qu'il pouvait bien croire que je serais reçue assez froidement s'il fallait que je leur fisse d'abord visite dans la condition d'une voleuse déportée; que par ainsi, au cas où j'irais là-bas, j'étais résolue à ne les point voir; mais que j'avais bien des vues sur ce voyage, qui en ôteraient toutes les parties pénibles; et que s'il se trouvait obligé d'y aller aussi, je lui enseignerais aisément comment il fallait s'y prendre pour ne jamais entrer en servitude, surtout puisque je trouvais qu'il ne manquait pas d'argent, qui est le seul ami véritable dans cette espèce de condition.

Il me sourit et me répondit qu'il ne m'avait point dit qu'il eût de l'argent. Je le repris du court et lui dis que j'espérais qu'il n'avait point entendu par mon discours que j'attendisse aucun secours de lui, s'il avait de l'argent; qu'au contraire, malgré que je n'en eusse pas beaucoup, pourtant je n'étais pas dans le besoin, et que pendant que j'en aurais, j'ajouterais plutôt à sa réserve que je ne l'affaiblirais, sachant bien que quoi qu'il eût, en cas de déportation, il lui faudrait le dépenser jusqu'au dernier liard.