Il s'exprima sur ce chef de la manière la plus tendre. Il me dit que l'argent qu'il avait n'était point une somme considérable, mais qu'il ne m'en cacherait jamais une parcelle si j'en avais besoin; et m'assura qu'il n'avait nullement parlé avec de telles intentions; qu'il était seulement attentif à ce que je lui avais suggéré; qu'ici il savait bien quoi faire, mais que là-bas il serait le misérable le plus impuissant qui fût au monde. Je lui dis qu'il s'effrayait d'une chose où il n'y avait point de terreur; que s'il avait de l'argent, ainsi que j'étais heureuse de l'apprendre, il pouvait non seulement échapper à la servitude qu'il considérait comme la conséquence de la déportation, mais encore recommencer la vie sur un fondement si nouveau, qu'il ne pouvait manquer d'y trouver le succès s'il y donnait seulement l'application commune qui est usuelle en de telles conditions; qu'il devait bien se souvenir que je le lui avais conseillé il y avait bien des années et que je lui avais proposé ce moyen de restaurer nos fortunes en ce monde. J'ajoutai qu'afin de le convaincre tout ensemble de la certitude de ce que je disais, de la connaissance que j'avais de la méthode qu'il fallait prendre, et de la probabilité du succès, il me verrait d'abord me délivrer moi-même de la nécessité de passer la mer et puis que je partirais avec lui librement, de mon plein gré et que peut-être j'emporterais avec moi assez pour le satisfaire: que je ne lui faisais point cette proposition parce qu'il ne m'était pas possible de vivre sans son aide; mais que je pensais que nos infortunes mutuelles eussent été telles qu'elles étaient suffisantes à nous accommoder tous deux à quitter cette partie du monde pour aller vivre en un lieu où personne ne pourrait nous reprocher le passé, et où nous serions libres, sans les tortures d'un cachot de condamnés pour nous y forcer, de considérer tous nos désastres passés avec infiniment de satisfaction, regardant que nos ennemis nous oublieraient entièrement, et que nous vivrions comme nouveaux hommes dans un nouveau monde, n'y ayant personne qui eût droit de rien nous dire, ou nous à eux.
Je lui poussai tous ces arguments avec tant d'ardeur et je répondis avec tant d'effet à toutes ses objections passionnées, qu'il m'embrassa et me dit que je le traitais avec une sincérité à laquelle il ne pouvait résister; qu'il allait accepter mon conseil et s'efforcer de se soumettre à son destin dans l'espérance de trouver le confort d'une si fidèle conseillère et d'une telle compagne de misère; mais encore voulut-il me rappeler ce que j'avais dit avant, à savoir qu'il pouvait y avoir quelque moyen de se libérer, avant de partir, et qu'il pouvait être possible d'éviter entièrement le départ, ce qui à son avis valait beaucoup mieux.
Nous nous séparâmes après cette longue conférence avec des témoignages de tendresse et d'affection que je pensai qui étaient égaux sinon supérieurs à ceux de notre séparation de Dunstable.
Enfin, après beaucoup de difficultés, il consentit à partir; et comme il ne fut pas là-dessus admis à la déportation devant la cour, et sur pétition, ainsi que je l'avais été, il se trouva dans l'impossibilité d'éviter l'embarquement ainsi que je pensais qu'il pouvait le faire.
Le moment de ma propre déportation s'approchait. Ma gouvernante qui continuait à se montrer amie dévouée avait tenté d'obtenir un pardon, mais n'avait pu réussir à moins d'avoir payé une somme trop lourde pour ma bourse, puisque de la laisser vide, à moins de me résoudre à reprendre mon vieux métier, eût été pire que la déportation, à cause que là-bas je pouvais vivre, et ici non.
C'est au mois de février que je fus, avec treize autres forçats, remise à un marchand qui faisait commerce avec la Virginie, à bord d'un navire à l'ancre dans Deptford Reach, l'officier de la prison nous mena à bord, et le maître du vaisseau signa le reçu.
Cette nuit-là on ferma les écoutilles sur nous, et on nous tint si étroitement enfermés que je pensai étouffer par manque d'air; et le lendemain matin le navire leva l'ancre et descendit la rivière jusqu'à un lieu nommé Bugby's Hole; chose qui fut faite, nous dit-on, d'accord avec le marchand, afin de nous retirer toute chance d'évasion. Cependant quand le navire fut arrivé là et eut jeté l'ancre, nous eûmes l'autorisation de monter sur le franc tillac, mais non sur le pont, étant particulièrement réservé au capitaine et aux passagers.
Quand par le tumulte des hommes au-dessus de ma tête, et par le mouvement du navire je m'aperçus que nous étions sous voile, je fus d'abord grandement surprise, craignant que nous fussions partis sans que nos amis eussent pu venir nous voir; mais je me rassurai bientôt après, voyant qu'on avait jeté l'ancre, et que nous fûmes avertis par quelques hommes que nous aurions le matin suivant la liberté de monter sur le tillac et de parler à nos amis qui nous viendraient voir.
Toute cette nuit je couchai sur la dure, comme les autres prisonniers; mais ensuite on nous donna de petites cabines—du moins à ceux qui avaient quelque literie à y mettre, ainsi qu'un coin pour les malles ou caisses de vêtements ou de linge, si nous en avions (ce qu'on peut bien ajouter), car quelques-uns n'avaient point de chemise de linge ou de laine que celle qui était sur leur dos, et pas un denier pour se tirer d'affaire; pourtant ils ne furent pas trop malheureux à bord, surtout les femmes, à qui les marins donnaient de l'argent pour laver leur linge, etc., ce qui leur suffisait pour acheter ce dont elles avaient besoin.
Quand, le matin suivant, nous eûmes la liberté de monter sur le tillac, je demandai à l'un des officiers si je ne pouvais être autorisée à envoyer une lettre à terre pour mes amis, afin de leur faire savoir l'endroit où nous étions et de me faire envoyer quelques choses nécessaires. C'était le bosseman, homme fort civil et affable, qui me dit que j'aurais toute liberté que je désirerais et qu'il pût me donner sans imprudence; je lui dis que je n'en désirais point d'autre et il me répondit que le canot du navire irait à Londres à la marée suivante, et qu'il donnerait ordre qu'on portât ma lettre.