Je profitai de ce temps pour lire la lettre de mon camarade de prison, dont je fus étrangement embarrassée. Il me disait qu'il lui serait impossible de se faire décharger à temps pour partir dans le même vaisseau: et par-dessus tout, il commençait à se demander si on voudrait bien lui permettre de partir dans le vaisseau qu'il lui plairait, bien qu'il consentit à être déporté de plein gré, mais qu'on le ferait mettre à bord de tel navire qu'on désignerait, où il serait consigné au capitaine ainsi qu'on fait pour les autres forçats; tel qu'il commençait à désespérer de me voir avant d'arriver en Virginie, d'où il pensait devenir forcené; regardant que si, d'autre part, je n'étais point là, au cas où quelque accident de mer ou de mortalité m'enlèverait, il serait la créature la plus désolée du monde.

C'était une chose fort embarrassante, et je ne savais quel parti prendre: je dis à ma gouvernante l'histoire du bosseman, et elle me poussa fort ardemment à traiter avec lui, mais je n'en avais point d'envie, jusqu'à ce que j'eusse appris si mon mari, ou mon camarade de prison, comme elle l'appelait, aurait la liberté de partir avec moi, ou non. Enfin je fus forcée de lui livrer le secret de toute l'affaire, excepté toutefois de lui dire que c'était mon mari, je lui dis que j'avais convenu fermement avec lui de partir, s'il pouvait avoir la liberté de partir dans le même vaisseau, et que je savais qu'il avait de l'argent.

Puis je lui dis ce que je me proposais de faire quand nous arriverions là-bas, comment nous pourrions planter, nous établir, devenir riches, en somme, sans plus d'aventures; et, comme un grand secret, je lui dis que nous devions nous marier sitôt qu'il viendrait à bord.

Elle ne tarda pas à acquiescer joyeusement à mon départ, quand elle apprit tout cela, et à partir de ce moment elle fit son affaire de voir à ce qu'il fût délivré à temps de manière à embarquer dans le même vaisseau que moi, ce qui put se faire enfin, bien qu'avec une grande difficulté, et non sans qu'il passât toutes les formalités d'un forçat déporté, ce qu'il n'était pas en réalité, puisqu'il n'avait point été jugé, et qui fut une grande mortification pour lui.

Comme notre sort était maintenant déterminé et que nous étions tous deux embarqués à réelle destination de la Virginie, dans la méprisable qualité de forçats transportés destinés à être vendus comme esclaves, moi pour cinq ans, et lui tenu sous engagement et caution de ne plus jamais revenir en Angleterre tant qu'il vivrait, il était fort triste et déprimé; la mortification d'être ramené à bord ainsi qu'il l'avait été comme un prisonnier le piquait infiniment, puisqu'on lui avait dit en premier lieu qu'il serait déporté de façon qu'il parût gentilhomme en liberté: il est vrai qu'on n'avait point donné ordre de le vendre lorsqu'il arriverait là-bas, ainsi qu'on l'avait fait pour nous, et pour cette raison il fut obligé de payer son passage au capitaine, à quoi nous n'étions point tenus: pour le reste, il était autant hors d'état qu'un enfant de faire quoi que ce fût sinon par instructions.

Cependant je demeurai dans une condition incertaine trois grandes semaines, ne sachant si j'aurais mon mari avec moi ou non, et en conséquence n'étant point résolue sur la manière dont je devais recevoir la proposition de l'honnête bosseman, ce qui en vérité lui parut assez étrange.

Au bout de ce temps, voici mon mari venir à bord; il avait le visage colère et morne; son grand cœur était gonflé de rage et de dédain, qu'il fût traîné par trois gardiens de Newgate et jeté à bord comme un forçat, quand il n'avait pas tant qu'été amené en jugement. Il en fit faire de grandes plaintes par ses amis, car il semble qu'il eût quelque intérêt, mais ils rencontrèrent quelque obstacle dans leurs efforts, il leur fut répondu qu'on lui avait témoigné assez de faveur et qu'on avait reçu de tels rapports sur lui depuis qu'on lui avait accordé sa déportation, qu'il devait se juger fort bien traité de ce qu'on ne reprît pas les poursuites. Cette réponse le calma, car il savait trop bien ce qui aurait pu advenir et ce qu'il avait lieu d'attendre, et à cette heure il voyait la bonté de l'avis auquel il avait cédé d'accepter l'offre de la déportation, et après que son irritation contre ces limiers d'enfer, comme il les appelait, fut un peu passée, il prit l'air rasséréné, commença d'être joyeux, et comme je lui disais combien j'étais heureuse de l'avoir tiré une fois encore de leurs mains, il me prit dans ses bras et reconnut avec une grande tendresse que je lui avais donné le meilleur conseil qui fût possible.

—Ma chérie, dit-il, tu m'as sauvé la vie deux fois: elle t'appartient désormais et je suivrai toujours tes conseils.

Notre premier soin fut de comparer nos fonds; il eut beaucoup d'honnêteté et me dit que son fonds avait été assez fourni quand il était entré en prison, mais que de vivre là comme il l'avait fait, en façon de gentilhomme, et, ce qui était bien plus, d'avoir fait des amis, et d'avoir soutenu son procès, lui avait coûté beaucoup d'argent, et en un mot il ne lui restait en tout que 108£ qu'il avait sur lui en or.

Je lui rendis aussi fidèlement compte de mon fonds c'est-à-dire de ce que j'avais emporté avec moi, car j'étais résolue, quoi qu'il pût advenir, à garder ce que j'avais laissé en réserve: au cas où je mourrais, ce que j'avais serait suffisant pour lui et ce que j'avais laissé aux mains de ma gouvernante lui appartiendrait à elle, chose qu'elle avait bien méritée par ses services.