Ici ma belle-mère m'énuméra une longue liste des affreuses choses qui se passent d'ordinaire dans cet horrible lieu.

—Et, mon enfant, dit ma mère, peut-être que tu connais bien mal tout cela, ou il se peut même que tu n'en aies jamais entendu parler; mais sois-en sûre, dit-elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison de Newgate engendre plus de voleurs et de misérables que tous les clubs et associations de criminels de la nation; c'est ce lieu de malédiction, dit ma mère, qui peuple à demi cette colonie.

Ici elle continua à me raconter son histoire, si longuement, et de façon si détaillée, que je commençai à me sentir très troublée; mais lorsqu'elle arriva à une circonstance particulière qui l'obligeait à me dire son nom, je pensai m'évanouir sur place; elle vit que j'étais en désordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me faisait souffrir. Je lui dis que j'étais si affectée de la mélancolique histoire qu'elle avait dite, que l'émotion avait été trop forte pour moi, et je la suppliai de ne m'en plus parler.

—Mais, ma chérie, dit-elle très tendrement, il ne faut nullement t'affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arrivées bien avant ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inquiétude; oui, et je les considère même dans mon souvenir avec une satisfaction particulière, puisqu'elles ont servi à m'amener jusqu'ici.

Puis elle continua à me raconter comment elle était tombée entre les mains d'une bonne famille, où, par sa bonne conduite, sa maîtresse étant morte, son maître l'avait épousée, et c'est de lui qu'elle avait eu mon mari et ma sœur; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement, après la mort de son mari, elle avait amélioré les plantations à un point qu'elles n'avaient pas atteint jusque-là, si bien que la plus grande partie des terres avaient été mises en culture par elle, non par son mari; car elle était veuve depuis plus de seize ans.

J'écoutai cette partie de l'histoire avec fort peu d'attention par le grand besoin que j'éprouvais de me retirer et de laisser libre cours à mes passions; et qu'on juge quelle dut être l'angoisse de mon esprit quand je vins à réfléchir que cette femme n'était ni plus ni moins que ma propre mère, et que maintenant j'avais eu deux enfants, et que j'étais grosse d'un troisième des œuvres de mon propre frère, et que je couchais encore avec lui toutes les nuits.

J'étais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde. Oh! si l'histoire ne m'avait jamais été dite, tout aurait été si bien! ce n'aurait pas été un crime de coucher avec mon mari, si je n'en avais rien su!

J'avais maintenant un si lourd fardeau sur l'esprit que je demeurais perpétuellement éveillée; je ne pouvais voir aucune utilité à le révéler, et pourtant le dissimuler était presque impossible; oui, et je ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais le secret à mon mari, que je le voulusse ou non; si je le découvrais, le moins que je pouvais attendre était de perdre mon mari; car c'était un homme trop délicat et trop honnête pour continuer à être mon mari après qu'il aurait su que j'étais sa sœur; si bien que j'étais embarrassée au dernier degré.

Je laisse à juger à tous les hommes les difficultés qui s'offraient à ma vue: j'étais loin de mon pays natal, à une distance prodigieuse, et je ne pourrais trouver de passage pour le retour; je vivais très bien, mais dans une condition insupportable en elle-même; si je me découvrais à ma mère, il pourrait être difficile de la convaincre des détails, et je n'avais pas de moyen de les prouver; d'autre part, si elle m'interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j'étais perdue; car la simple suggestion me séparerait immédiatement de mon mari, sans me gagner ni sa mère ni lui, si bien qu'entre la surprise d'une part, et l'incertitude de l'autre, je serais sûrement perdue.

Cependant, comme je n'étais que trop sûre de la vérité, il est clair que je vivais en plein inceste et en prostitution avouée, le tout sous l'apparence d'une honnête femme; et bien que je ne fusse pas très touchée du crime qu'il y avait là, pourtant l'action avait en elle quelque chose de choquant pour la nature et me rendait même mon mari répugnant. Néanmoins, après longue et sérieuse délibération, je résolus qu'il était absolument nécessaire de tout dissimuler, de n'en pas faire la moindre découverte ni à ma mère ni à mon mari; et ainsi je vécus sous la plus lourde oppression qu'on puisse s'imaginer pendant trois années encore.