Je ne rendrai point compte de la manière de notre voyage, qui fut longue et pleine de dangers, mais serait hors propos; je ne tins pas de journal, ni mon mari; tout ce que je puis dire, c'est qu'après un terrible passage, deux fois épouvantés par d'affreuses tempêtes, et une fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui nous aborda et nous ôta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait été le comble de mon malheur, ils m'avaient pris mon mari, mais par supplications se laissèrent fléchir et le rendirent; je dis, après toutes ces choses terribles, nous arrivâmes à la rivière d'York, en Virginie, et, venant à notre plantation, nous fûmes reçus par la mère de mon mari avec toute la tendresse et l'affection qu'on peut s'imaginer.

Nous vécûmes là tous ensemble: ma belle-mère, sur ma demande, continuant à habiter dans la maison, car c'était une trop bonne mère pour qu'on se séparât d'elle; et mon mari d'abord resta le même; et je me croyais la créature la plus heureuse qui fût en vie, quand un événement étrange et surprenant mit fin à toute cette félicité en un moment et rendit ma condition la plus incommode du monde.

Ma mère était une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de trente ans; elle était de bonne compagnie, dis-je, agréable, et m'entretenait en privé d'abondance d'histoires pour me divertir, autant sur la contrée où nous étions que sur les habitants.

Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie de ceux qui vivaient dans cette colonie y étaient venus d'Angleterre dans une condition fort basse, et qu'en général il y avait deux classes: en premier lieu, tels qui étaient transportés par des maîtres de vaisseau pour être vendus comme serviteurs; ou, en second lieu, tels qui sont déportés après avoir été reconnus coupables de crimes qui méritent la mort.

—Quand ils arrivent ici, dit-elle, nous ne faisons pas de différence: les planteurs les achètent, et ils vont travailler tous ensemble aux champs jusqu'à ce que leur temps soit fini; quand il est expiré, dit-elle, on leur donne des encouragements à seule fin qu'ils plantent eux-mêmes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d'acres de terre, et ils se mettent au travail pour déblayer et défricher le terrain, puis pour le planter de tabac et de blé, à leur propre usage; et comme les marchands leur confient outils et le nécessaire sur le crédit de leur récolte, avant qu'elle soit poussée, ils plantent chaque année un peu plus que l'année d'auparavant, et ainsi achètent ce qu'ils veulent avec la moisson qu'ils ont en perspective. Et voilà comment, mon enfant, dit-elle, maint gibier de Newgate devient un personnage considérable; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix, officiers des milices et magistrats des cités qui ont eu la main marquée au fer rouge.

Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre rôle qu'elle y jouait l'interrompit; et, avec une confiance pleine de bonne humeur, elle me dit qu'elle-même faisait partie de la seconde classe d'habitants, qu'elle avait été embarquée ouvertement, s'étant aventurée trop loin dans un cas particulier, d'où elle était devenue criminelle.

—Et en voici la marque, mon enfant, dit-elle, et me fit voir un très beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la paume de la main, comme il arrive en ces circonstances.

Cette histoire m'émut infiniment, mais ma mère, souriant, dit:

—Il ne faut point vous émerveiller de cela, ma fille, comme d'une chose étrange, car plusieurs des personnes les plus considérables de la contrée portent la marque du fer à la main, et n'éprouvent aucune honte à la reconnaître: voici le major X..., dit-elle; c'était un célèbre pickpocket; voici le juge Ba...r: c'était un voleur de boutiques, et tous deux ont été marqués à la main, et je pourrais vous en nommer d'autres tels que ceux-là.

Nous tînmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantité d'exemples de ce qu'elle disait; au bout de quelque temps, un jour qu'elle me racontait les aventures d'une personne qui venait d'être déportée quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur un ton intime, à lui demander de me raconter des parties de sa propre histoire, ce qu'elle fit avec une extrême simplicité et fort sincèrement; comment elle était tombée en mauvaise compagnie à Londres pendant ses jeunes années, ce qui était venu de ce que sa mère l'envoyait fréquemment porter à manger à une de ses parentes, qui était prisonnière à Newgate, dans une misérable condition affamée, qui fut ensuite condamnée à mort, mais ayant obtenu répit en plaidant son ventre, périt ensuite dans la prison.