Je l'avais amené si près de n'attendre rien, par ce que j'avais dit auparavant, que l'argent, bien que la somme fût petite en elle-même, parut doublement bienvenue. Il avoua que c'était plus qu'il n'espérait, et qu'il n'avait point douté, par le discours que je lui avais tenu, que mes beaux habits, ma montre d'or et un ou deux anneaux à diamants faisaient toute ma fortune.

Je le laissai se réjouir des 160£ pendant deux ou trois jours, et puis, étant sortie ce jour-là, comme si je fusse allée les chercher, je lui rapportai à la maison encore 100£ en or, en lui disant: «Voilà encore un peu plus de dot pour vous,» et, en somme, au bout de la semaine je lui apportai 180£ de plus et environ 60£ de toiles, que je feignis d'avoir été forcée de prendre avec les 100£ en or que je lui avais données en concordat d'une dette de 600£ dont je n'aurais tiré guère plus de cinq shillings pour la livre, ayant été encore la mieux partagée.

—Et maintenant, mon ami, lui dis-je, je suis bien fâchée de vous avouer que je vous ai donné toute ma fortune.

J'ajoutai que si la personne qui avait mes 600£ ne m'eût pas jouée, j'en eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose étant ainsi, j'avais été sincère et ne m'étais rien réservé pour moi-même, et s'il y en avait eu davantage, je lui aurais tout donné.

Il fut si obligé par mes façons et si charmé de la somme, car il avait été plein de l'affreuse frayeur qu'il n'y eut rien, qu'il accepta avec mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j'avais faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d'argent, et en pipant un homme au mariage par cet appât, chose que d'ailleurs je tiens pour une des plus dangereuses où une femme puisse s'engager, et où elle s'expose aux plus grands hasards d'être maltraitée par son mari.

Mon mari, pour lui donner son dû, était un homme d'infiniment de bonne humeur, mais ce n'était point un sot, et, trouvant que son revenu ne s'accordait pas à la manière de vivre qu'il eût entendu, si je lui eusse apporté ce qu'il espérait, désappointé d'ailleurs par le profit annuel de ses plantations en Virginie, il me découvrit maintes fois son inclination à passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent me peignait de belles couleurs la façon dont on vivait là-bas, combien tout était à bon marché, abondant, délicieux, et mille choses pareilles.

J'en vins bientôt à comprendre ce qu'il voulait dire, et je le repris bien simplement un matin, en lui disant qu'il me paraissait que ses terres ne rendaient presque rien à cause de la distance, en comparaison du revenu qu'elles auraient s'il y demeurait, et que je voyais bien qu'il avait le désir d'aller y vivre; que je sentais vivement qu'il avait été désappointé en épousant sa femme, et que je ne pouvais faire moins, par manière d'amende honorable, que de lui dire que j'étais prête à partir avec lui pour la Virginie afin d'y vivre.

Il me dit mille choses charmantes au sujet de la grâce que je mettais à lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu'il eût été désappointé par ses espérances de fortune, il n'avait pas été désappointé par sa femme, et que j'étais pour lui tout ce que peut être une femme, mais que cette offre était plus charmante qu'il n'était capable d'exprimer.

Pour couper court, nous nous décidâmes à partir. Il me dit qu'il avait là-bas une très bonne maison, bien garnie, où vivait sa mère, avec une sœur, qui étaient tous les parents qu'il avait; et qu'aussitôt son arrivée, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait à sa mère sa vie durant, et qui lui reviendrait, à lui, plus tard, de sorte que j'aurais toute la maison à moi, et je trouvai tout justement comme il disait.

Nous mîmes à bord du vaisseau, où nous nous embarquâmes, une grande quantité de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge et autres nécessités, et une bonne cargaison de vente, et nous voilà partis.