Nous eûmes beaucoup de querelles de famille là-dessus, et elles montèrent à une dangereuse hauteur; car de même que j'étais devenue tout à fait étrangère à lui en affection, ainsi ne prenais-je point garde à mes paroles, mais parfois lui tenais un langage provocant; en somme, je luttais de toutes mes forces pour l'amener à se séparer de moi, ce qui était par-dessus tout ce que je désirais le plus.
Il prit ma conduite fort mal, et en vérité bien pouvait-il le faire, car enfin je refusai de coucher avec lui, et creusant la brèche, en toutes occasions, à l'extrémité, il me dit un jour qu'il pensait que je fusse folle, et que si je ne changeais point mes façons, il me mettrait en traitement, c'est-à-dire dans une maison de fous. Je lui dis qu'il trouverait que j'étais assez loin d'être folle, et qu'il n'était point en son pouvoir, ni d'aucun autre scélérat, de m'assassiner; je confesse qu'en même temps j'avais le cœur serré à la pensée qu'il avait de me mettre dans une maison de fous, ce qui aurait détruit toute possibilité de faire paraître la vérité; car alors personne n'eût plus ajouté foi à une seule de mes paroles.
Ceci m'amena donc à une résolution, quoi qu'il pût advenir, d'exposer entièrement mon cas; mais de quelle façon m'y prendre, et à qui, était une difficulté inextricable; lorsque survint une autre querelle avec mon mari, qui s'éleva à une extrémité telle que je fus poussée presque à tout lui dire en face; mais bien qu'en réservant assez pour ne pas en venir aux détails, j'en dis suffisamment pour le jeter dans une extraordinaire confusion, et enfin j'éclatai et je dis toute l'histoire.
Il commença par une expostulation calme sur l'entêtement que je mettais à vouloir partir pour l'Angleterre. Je défendis ma résolution et une parole dure en amenant une autre, comme il arrive d'ordinaire dans toute querelle de famille, il me dit que je ne le traitais pas comme s'il fut mon mari et que je ne parlais pas de mes enfants comme si je fusse une mère; qu'en somme je ne méritais pas d'être traitée en femme; qu'il avait employé avec moi tous les moyens les plus doux; qu'il m'avait opposé toute la tendresse et le calme dignes d'un mari ou d'un chrétien, et que je lui en avais fait un si vil retour, que je le traitais plutôt en chien qu'en homme, plutôt comme l'étranger le plus méprisable que comme un mari; qu'il avait une extrême aversion à user avec moi de violence, mais qu'en somme il en voyait aujourd'hui la nécessité et que dans l'avenir il serait forcé de prendre telles mesures qui me réduiraient à mon devoir.
Mon sang était maintenant enflammé à l'extrême, et rien ne pouvait paraître plus irrité! Je lui dis que pour ses moyens, doux ou violents, je les méprisais également; que pour mon passage en Angleterre, j'y étais résolue, advint ce que pourrait; que pour ce qui était de ne le point traiter en mari ni d'agir en mère de mes enfants, il y avait peut-être là-dedans plus qu'il n'en pouvait encore comprendre, mais que je jugeais à propos de lui dire ceci seulement: que ni lui n'était mon mari devant la loi, ni eux mes enfants devant la loi, et que j'avais bonne raison de ne point m'inquiéter d'eux plus que je ne le faisais.
J'avoue que je fus émue de pitié pour lui sur mes paroles, car il changea de couleur, pâle comme un mort, muet comme un frappé par la foudre, et une ou deux fois je crus qu'il allait pâmer; en somme il fut pris d'un transport assez semblable à une apoplexie; il tremblait; une sueur ou rosée découlait de son visage, et cependant il était froid comme la glèbe; si bien que je fus obligée de courir chercher de quoi le ranimer; quand il fut revenu à lui, il fut saisi de hauts-le-cœur et se mit à vomir; et un peu après on le mit au lit, et le lendemain matin il était dans une fièvre violente.
Toutefois, elle se dissipa, et il se remit, mais lentement; et quand il vint à être un peu mieux, il me dit que je lui avais fait de ma langue une blessure mortelle et qu'il avait seulement une chose à me demander avant toute explication. Je l'interrompis et lui dis que j'étais fâchée d'être allée si loin, puisque je voyais le désordre où mes paroles l'avaient jeté, mais que je le suppliais de ne point parler d'explications, car cela ne ferait que tout tourner au pire.
Ceci accrut son impatience qui vraiment l'inquiéta plus qu'on ne saurait supporter; car, maintenant, il commença de soupçonner qu'il y avait quelque mystère encore enveloppé, mais ne put en approcher, si fort qu'il devinât; tout ce qui courait dans sa cervelle était que j'avais un autre mari vivant, mais je l'assurai qu'il n'y avait nulle parcelle de telle chose en l'affaire; en vérité, pour mon autre mari, il était réellement mort pour moi et il m'avait dit de le considérer comme tel, de sorte que je n'avais pas la moindre inquiétude sur ce chapitre.
Mais je trouvai maintenant que la chose était allée trop loin pour la dissimuler plus longtemps, et mon mari lui-même me donna l'occasion de m'alléger du secret bien à ma satisfaction; il m'avait travaillée trois ou quatre semaines, sans parvenir à rien, pour obtenir seulement que je lui dise si j'avais prononcé ces paroles à seule fin de le mettre en colère, ou s'il y avait rien de vrai au fond. Mais je restai inflexible, et refusai de rien expliquer, à moins que d'abord il consentît à mon départ pour l'Angleterre, ce qu'il ne ferait jamais, dit-il, tant qu'il serait en vie; d'autre part, je lui dis qu'il était en mon pouvoir de le rendre consentant au moment qu'il me plairait, ou même de faire qu'il me supplierait de partir; et ceci accrut sa curiosité et le rendit importun au plus haut point.
Enfin il dit toute cette histoire à sa mère, et la mit à l'œuvre sur moi, afin de me tirer la vérité; en quoi elle employa vraiment toute son adresse la plus fine; mais je l'arrêtai tout net en lui disant que le mystère de toute l'affaire était en elle-même, que c'était le respect que je lui portais qui m'avait engagée à le dissimuler, et qu'en somme je ne pouvais en dire plus long et que je la suppliais de ne pas insister.