Elle fut frappée de stupeur à ces mots, et ne sut que dire ni penser; puis écartant la supposition, et feignant de la regarder comme une tactique, elle continua à m'importuner au sujet de son fils, afin de combler, s'il était possible, la brèche qui s'était faite entre nous. Pour cela, lui dis-je, c'était à la vérité un excellent dessein sur sa part, mais il était impossible qu'elle pût y réussir; et que si je lui révélais la vérité de ce qu'elle désirait, elle m'accorderait que c'était impossible, et cesserait de le désirer. Enfin je parus céder à son importunité, et lui dis que j'osais lui confier un secret de la plus grande importance, et qu'elle verrait bientôt qu'il en était ainsi; et que je consentirais à le loger dans son cœur, si elle s'engageait solennellement à ne pas le faire connaître à son fils sans mon consentement.
Elle mit longtemps à me promettre cette partie-là, mais plutôt que de ne pas entendre le grand secret, elle jura de s'y accorder, et après beaucoup d'autres préliminaires je commençai et lui dis toute l'histoire. D'abord, je lui dis combien elle était étroitement mêlée à la malheureuse rupture qui s'était faite entre son fils et moi, par m'avoir raconté sa propre histoire, et me dit le nom qu'elle portait à Londres; et que la surprise où elle avait vu que j'étais, m'avait saisie à cette occasion; puis je lui dis ma propre histoire, et mon nom, et l'assurai, par tels autres signes qu'elle ne pouvait méconnaître, que je n'étais point d'autre, ni plus ni moins, que sa propre enfant, sa fille, née de son corps dans la prison de Newgate; la même qui l'avait sauvée de la potence parce qu'elle était dans son sein, qu'elle avait laissée en telles et telles mains lorsqu'elle avait été déportée.
Il est impossible d'exprimer l'étonnement où elle fut; elle ne fut pas encline à croire l'histoire, ou à se souvenir des détails; car immédiatement elle prévit la confusion qui devait s'ensuivre dans toute la famille; mais tout concordait si exactement avec les histoires qu'elle m'avait dites d'elle-même, et que si elle ne m'avait pas eu dites, elle eût été peut-être bien aise de nier, qu'elle se trouva la bouche fermée, et ne put rien faire que me jeter ses bras autour du cou, et m'embrasser, et pleurer très ardemment sur moi, sans dire une seule parole pendant un très long temps; enfin elle éclata:
—Malheureuse enfant! dit-elle, quelle misérable chance a pu t'amener jusqu'ici? et encore dans les bras de mon fils! Terrible fille, dit-elle, mais nous sommes tous perdus! mariée à ton propre frère! trois enfants, et deux vivants, tous de la même chair et du même sang! mon fils et ma fille ayant couché ensemble comme mari et femme! tout confusion et folie! misérable famille! qu'allons-nous devenir? que faut-il dire? que faut-il faire?
Et ainsi elle se lamenta longtemps, et je n'avais point le pouvoir de parler, et si je l'avais eu, je n'aurais su quoi dire, car chaque parole me blessait jusqu'à l'âme. Dans cette sorte de stupeur nous nous séparâmes pour la première fois; quoique ma mère fût plus surprise que je ne l'étais, parce que la chose était plus nouvelle pour elle que pour moi, toutefois elle promit encore qu'elle n'en dirait rien à son fils jusqu'à ce que nous en eussions causé de nouveau.
Il ne se passa longtemps, comme vous pouvez bien penser, que nous eûmes une seconde conférence sur le même sujet, où, semblant feindre d'oublier son histoire qu'elle m'avait dite, ou supposer que j'avais oublié quelques-uns des détails, elle se prit à les raconter avec des changements et des omissions; mais je lui rafraîchis la mémoire sur beaucoup de points que je pensais qu'elle avait oubliés, puis j'amenai le reste de l'histoire de façon si opportune qu'il lui fut impossible de s'en dégager, et alors elle retomba dans ses rapsodies et ses exclamations sur la dureté de ses malheurs. Quand tout cela fut un peu dissipé, nous entrâmes en débat serré sur ce qu'il convenait de faire d'abord avant de rien expliquer à mon mari. Mais à quel propos pouvaient être toutes nos consultations? Aucune de nous ne pouvait voir d'issue à notre anxiété ou comment il pouvait être sage de lui dévoiler une pareille tragédie; il était impossible de juger ou de deviner l'humeur dont il recevrait le secret, ni les mesures qu'il prendrait; et s'il venait à avoir assez peu le gouvernement de soi-même pour le rendre public, il était facile de prévoir que ce serait la ruine de la famille entière; et si enfin il saisissait l'avantage que la loi lui donnerait, il me répudierait peut-être avec dédain, et me laisserait à lui faire procès pour la pauvre dot que je lui avais apportée, et peut-être la dépenser en frais de justice pour être mendiante en fin de compte; et ainsi le verrais-je peut-être au bout de peu de mois dans les bras d'une autre femme, tandis que je serais moi-même la plus malheureuse créature du monde. Ma mère était aussi sensible à tout ceci que moi; et en somme nous ne savions que faire. Après, quelque temps nous en vînmes à de plus sobres résolutions, mais ce fut alors aussi avec ce malheur que l'opinion de ma mère et la mienne différaient entièrement l'une de l'autre, étant contradictoires; car l'opinion de ma mère était que je devais enterrer l'affaire profondément, et continuer à vivre avec lui comme mon mari, jusqu'à ce que quelque autre événement rendit la découverte plus aisée; et que cependant elle s'efforcerait de nous réconcilier et de restaurer notre confort mutuel et la paix du foyer; et ainsi que toute l'affaire demeurât un secret aussi impénétrable que la mort.—Car, mon enfant, dit-elle, nous sommes perdues toutes deux s'il vient au jour.
Pour m'encourager à ceci, elle promit de rendre ma condition aisée et de me laisser à sa mort tout ce qu'elle pourrait, en part réservée et séparée de mon mari; de sorte que si la chose venait à être connue plus tard, je serais en mesure de me tenir sur mes pieds, et de me faire rendre justice par lui.
Cette proposition ne s'accordait point avec mon jugement, quoiqu'elle fût belle et tendre de la part de ma mère; mais mes idées couraient sur une tout autre route.
Quant à garder la chose enserrée dans nos cœurs, et à laisser tout en l'état, je lui dis que c'était impossible; et je lui demandai comment elle pouvait penser que je pourrais supporter l'idée de continuer à vivre avec mon propre frère. En second lieu je lui dis que ce n'était que parce qu'elle était en vie qu'il y avait quelque support à la découverte, et que tant qu'elle me reconnaîtrait pour sa fille, avec raison d'en être persuadée, personne d'autre n'en douterait; mais que si elle mourait avant la découverte, on me prendrait pour une créature imprudente qui avait forgé ce mensonge afin d'abandonner mon mari, ou on me considérerait comme folle et égarée. Alors je lui dis comment il m'avait menacée déjà de m'enfermer dans une maison de fous, et dans quelle inquiétude j'avais été là-dessus, et comment c'était la raison qui m'avait poussée à tout lui découvrir.
Et enfin je lui dis qu'après les plus sérieuses réflexions possibles, j'en était venue à cette résolution que j'espérais qui lui plairait et n'était point extrême, qu'elle usât de son influence pour son fils pour m'obtenir le congé de partir pour l'Angleterre, comme je l'avais demandé, et de me munir d'une suffisante somme d'argent, soit en marchandises que j'emportais, soit en billets de change, tout en lui suggérant qu'il pourrait trouver bon en temps voulu de venir me rejoindre.