Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j'échangeai la place d'amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui est catin. Le matin nous fûmes tous deux à nos repentailles; je pleurai de tout cœur, et lui-même reconnut son chagrin; mais c'est tout ce que nous pouvions faire l'un et l'autre; et la route étant ainsi débarrassée, les barrières de la vertu et de la conscience renversées, nous eûmes à lutter contre moins d'obstacles.
Ce fut une morne sorte de conversation que nous entretînmes ensemble le reste de cette semaine; je le regardais avec des rougeurs; et d'un moment à l'autre je soulevais cette objection mélancolique: «Et si j'allais être grosse, maintenant? Que deviendrais-je alors?»Il m'encourageait en me disant que, tant que je lui serais fidèle, il me le resterait; et que, puisque nous en étions venus là, ce qu'en vérité il n'avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de l'enfant autant que de moi. Ceci nous renforça tous deux: je lui assurai que si j'étais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plutôt que de le nommer comme père de l'enfant, et il m'assura que je ne serais en faute de rien, si je venais à être grosse. Ces assurances réciproques nous endurcirent, et ensuite nous répétâmes notre crime tant qu'il nous plut, jusqu'enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse.
Après que j'en fus sûre, et que je l'eus satisfait là-dessus, nous commençâmes à songer à prendre des mesures pour nous conduire à cette affaire, et je lui proposai de confier le secret à ma propriétaire, et de lui demander un conseil, à quoi il s'accorda; ma propriétaire, femme, ainsi que je trouvai, bien accoutumée à telles choses, ne s'en mit point en peine; elle dit qu'elle savait bien que les choses finiraient par en venir là, et nous plaisanta très joyeusement tous deux; comme je l'ai dit, nous trouvâmes que c'était une vieille dame pleine d'expérience en ces sortes d'affaires; elle se chargea de tout, s'engagea à procurer une sage-femme et une nourrice, à éteindre toute curiosité, et à en tirer notre réputation nette, ce qu'elle fit en effet avec beaucoup d'adresse.
Quand j'approchai du terme, elle pria mon monsieur de s'en aller à Londres ou de feindre son départ; quand il fut parti, elle informa les officiers de la paroisse qu'il y avait chez elle une dame près d'accoucher, mais qu'elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit compte, comme elle prétendait, de son nom qui était sir Walter Cleave; leur disant que c'était un digne gentilhomme et qu'elle répondrait à toutes enquêtes et autres choses semblables. Ceci eut donné bientôt satisfaction aux officiers de la paroisse, et j'accouchai avec autant de crédit que si j'eusse été réellement milady Cleave, et fus assistée dans mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath; ce qui toutefois me rendit un peu plus coûteuse pour lui; je lui exprimais souvent mon souci à cet égard, mais il me priait de ne point m'en inquiéter.
Comme il m'avait munie très suffisamment d'argent pour les dépenses extraordinaires de mes couches, j'avais sur moi tout ce qu'il peut y avoir de beau; mais je n'affectais point la légèreté ni l'extravagance; d'ailleurs connaissant le monde comme je l'avais fait, et qu'un tel genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de mettre de côté autant d'argent que je pouvais, pour quand viendraient «les temps de pluie», comme je disais, lui faisant croire que j'avais tout dépensé sur l'extraordinaire apparence des choses durant mes couches.
Par ce moyen, avec ce qu'il m'avait donné, et que j'ai dit plus haut, j'eus à la fin de mes couches deux cents guinées à moi, comprenant aussi ce qui restait de mon argent.
J'accouchai d'un beau garçon, vraiment, et ce fut un charmant enfant; et quand il l'apprit, il m'écrivit là-dessus une lettre bien tendre et obligeante, et puis me dit qu'il pensait qu'il y eût meilleur air pour moi de partir pour Londres aussitôt que je serais levée et remise, qu'il avait retenu des appartements pour moi à Hammersmith, comme si je venais seulement de Londres, et qu'après quelque temps je retournerais à Bath et qu'il m'accompagnerait.
Son offre me plut assez, et je louai un carrosse à ce propos, et prenant avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner à téter et une fille servante, me voilà partie pour Londres.
Il me rencontra à Reading dans sa propre voiture, où il me fit entrer, laissant les servantes et l'enfant dans le carrosse de louage, et ainsi m'amena à mon nouveau logement de Hammersmith, dont j'eus abondance de raisons d'être charmée, car c'étaient de superbes chambres.
Et maintenant, j'étais vraiment au point extrême de ce que je pouvais nommer prospérité, et je ne désirais rien d'autre que d'être sa femme par mariage, ce qui ne pouvait pas être; et voilà pourquoi en toutes occasions je m'étudiais à épargner tout ce que je pouvais, comme j'ai dit, en prévision de la misère; sachant assez bien que telles choses ne durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des maîtresses en changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d'elles, ou une chose ou l'autre; et parfois les dames qui sont ainsi bien traitées ne sont pas soigneuses à préserver, par conduite prudente, l'estime de leurs personnes, ou le délicat article de leur fidélité, d'où elles sont justement poussées à l'écart avec mépris.