Mais j'étais assurée sur ce point; car ainsi que je n'avais nulle inclinaison à changer, ainsi n'avais-je aucune manière de connaissance, partant point de tentation à d'autres visées; je ne tenais de société que dans la famille où je logeais, et avec la femme d'un ministre, qui demeurait à la porte d'auprès; de sorte que lorsqu'il était absent, je n'allais point faire de visites à personne, et chaque fois qu'il arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle basse; si j'allais prendre l'air, c'était toujours avec lui.
Cette manière de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, était certainement la chose du monde où il y avait le moins de dessein; il m'assurait souvent que lorsqu'il avait fait d'abord ma connaissance, et jusqu'à la nuit même où nous avions enfreint nos règles, il n'avait jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi; qu'il avait toujours éprouvé une sincère affection pour moi, mais pas la moindre inclination réelle à faire ce qu'il avait fait; je lui assurais que je ne l'avais jamais soupçonné là-dessus; et que si la pensée m'en fût venue, je n'eusse point si facilement cédé aux libertés qui nous avaient amenés jusque-là, mais que tout cela avait été une surprise.
Il est vrai que depuis la première heure où j'avais commencé à converser avec lui, j'avais résolu de le laisser coucher avec moi, s'il m'en priait; mais c'était parce que j'avais besoin de son aide, et que je ne connaissais point d'autre moyen de le tenir; mais quand nous fûmes ensemble cette nuit-là, et que les choses, ainsi que j'ai dit, étaient allées si loin, je trouvai ma faiblesse et qu'il n'y avait pas à résister à l'inclination; mais je fus obligée de tout céder avant même qu'il le demandât.
Cependant, il fut si juste envers moi, qu'il ne me le reprocha jamais, et jamais n'exprima le moindre déplaisir de ma conduite à nulle autre occasion, mais protestait toujours qu'il était aussi ravi de ma société qu'il l'avait été la première heure que nous fûmes réunis ensemble.
D'autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande hauteur de la satisfaction que j'éprouvai, cependant j'avais la terrible perspective de la pauvreté et de la faim, qui m'assiégeait comme un spectre affreux, de sorte qu'il n'y avait pas à songer à regarder en arrière; mais ainsi que la pauvreté m'y avait conduite, ainsi la crainte de la pauvreté m'y maintenait-elle; et fréquemment je prenais la résolution de tout abandonner, si je pouvais parvenir à épargner assez d'argent pour m'entretenir; mais c'étaient des pensées qui n'avaient point de poids, et chaque fois qu'il venait me trouver, elles s'évanouissaient: car sa compagnie était si délicieuse qu'il était impossible d'être mélancolique lorsqu'il était là; ces réflexions ne me venaient que pendant les heures où j'étais seule.
Je vécus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et infortunée, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants; mais le premier seul vécut; et quoique ayant déménagé deux fois pendant ces six années, pourtant la sixième je retournai dans mon premier logement à Hammersmith. C'est là que je fus surprise un matin par une lettre tendre, mais mélancolique, de mon monsieur; il m'écrivait qu'il se sentait fort indisposé et qu'il craignait d'avoir un nouvel accès de maladie, mais que, les parents de sa femme séjournant dans sa maison, il serait impraticable que je vinsse auprès de lui; il exprimait tout le mécontentement qu'il en éprouvait, ayant le désir qu'il me fût possible de le soigner et de le veiller comme autrefois.
Je fus extrêmement inquiète là-dessus et très impatiente de savoir ce qu'il en était; j'attendis quinze jours ou environ et n'eus point de nouvelles, ce qui me surprit, et je commençai d'être très tourmentée, vraiment; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui suivirent je fus près d'être égarée: ma difficulté principale était que je ne savais pas exactement où il se trouvait; car j'avais compris d'abord qu'il était dans le logement de la mère de sa femme; mais m'étant rendue à Londres, je trouvai, à l'aide des indications que j'avais, afin de lui écrire, comment je pourrais m'enquérir de lui; et là je trouvai qu'il était dans une maison de Bloomsbury, où il s'était transporté avec toute sa famille; et que sa femme et la mère de sa femme étaient dans la même maison, quoiqu'on n'eût pas souffert que la femme apprit qu'elle séjournait sous le même toit que son mari.
Là j'appris également bientôt qu'il était à la dernière extrémité, d'où je pensai arriver à la mienne, par mon ardeur à connaître la vérité. Une nuit, j'eus la curiosité de me déguiser en fille servante, avec un bonnet rond et un chapeau de paille, et je m'en allai à sa porte, comme si je fusse envoyée par une dame de ses voisines à l'endroit où il vivait auparavant; et, rendant des compliments aux maîtres et aux maîtresses, je dis que j'étais envoyée pour demander comment allait M..., et comment il avait reposé pendant la nuit. En apportant ce message, j'obtins l'occasion que je désirais; car, parlant à une des servantes, je lui tins un long conte de commère, et je lui tirai tous les détails de sa maladie, que je trouvai être une pleurésie, accompagnée de toux et de fièvre; elle me dit aussi qui était dans la maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par son rapport, qu'elle pourrait recouvrer sa raison; mais pour le gentilhomme lui-même, les médecins disaient qu'il y avait bien peu d'espoir, que le matin ils avaient cru qu'il était sur le point de mourir, et qu'il n'en valait guère mieux à cette heure, car on n'espérait pas lui voir passer la nuit.
Ceci était une lourde nouvelle pour moi, et je commençai maintenant à voir la fin de ma prospérité, et à comprendre que j'avais bien fait d'agir en bonne ménagère et d'avoir mis quelque peu de côté pendant qu'il était en vie, car maintenant aucune vue ne s'ouvrait devant moi pour soutenir mon existence.
Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c'est que j'avais un fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d'âge, et point de provision faite pour lui, du moins à ma connaissance; avec ces considérations et un cœur triste je rentrai à la maison ce soir-là et je commençai de me demander comment j'allais vivre, et de quelle manière j'allais passer mon temps pour le reste de ma vie.