En somme, je le pressai tant qu'il finit presque par s'y accorder; mais nous fûmes arrêtés tantôt par un obstacle, tantôt par l'autre, jusqu'enfin il changea les rôles, et se mit à me parler presque dans les mêmes termes de l'Irlande.

Il me dit qu'un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde, pourvu qu'il eût pu trouver des fonds pour s'établir sur des terres, pourrait s'y procurer des fermes à 50£ par an, qui étaient aussi bonnes que celles qu'on loue en Angleterre pour 200£; que le rendement était considérable et le sol si riche, que, sans grande économie même, nous étions sûrs d'y vivre aussi bravement qu'un gentilhomme vit en Angleterre avec un revenu de 3 000£; et qu'il avait formé le dessein de me laisser à Londres et d'aller là-bas pour tenter la fortune; et que s'il voyait qu'il pouvait disposer une manière de vivre aisée et qui s'accordât au respect qu'il entretenait pour moi, ainsi qu'il ne doutait point de pouvoir le faire, il traverserait l'eau pour venir me chercher.

J'eus affreusement peur que sur une telle proposition il m'eut prise au mot, c'est-à-dire qu'il me fallût convertir mon petit revenu en argent liquide qu'il emporterait en Irlande pour tenter son expérience; mais il avait trop de justice pour le désirer ou pour l'accepter, si je l'eusse offert: et il me devança là-dessus; car il ajouta qu'il irait tenter la fortune en cette façon, et que s'il trouvait qu'il pût faire quoi que ce soit pour vivre, en y ajoutent ce que j'avais, nous pourrions bravement subsister tous deux; mais qu'il ne voulait pas risquer un shilling de mon argent, jusqu'à ce qu'il eût fait son expérience avec un peu du sien, et il m'assura que s'il ne réussissait pas en Irlande, il reviendrait me trouver et qu'il se joindrait à moi pour mon dessein en Virginie.

Je ne pus l'amener à rien de plus, par quoi nous nous entretînmes près d'un mois durant lequel je jouis de sa société qui était la plus charmante que j'eusse encore trouvée dans toute ma vie. Pendant ce temps il m'apprit l'histoire de sa propre existence, qui était surprenante en vérité, et pleine d'une variété infinie, suffisante à emplir un plus beau roman d'aventures et d'incidents qu'aucun que j'aie vu d'imprimé; mais j'aurai l'occasion là-dessus d'en dire plus long.

Nous nous séparâmes enfin, quoique avec la plus extrême répugnance sur ma part; et vraiment il prit congé de moi bien à contre-cœur; mais la nécessité l'y contraignait; car les raisons qu'il avait de ne point vouloir venir à Londres étaient très bonnes, ainsi que je la compris pleinement plus tard.

Je lui donnai maintenant l'indication de l'adresse où il devait m'écrire, quoique réservant encore le grand secret, qui était de ne jamais lui faire savoir mon véritable nom, qui j'étais, et où il pourrait me trouver; lui de même me fit savoir comment je devais m'y prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu'il fût assuré de la recevoir.

J'arrivai à Londres le lendemain du jour où nous nous séparâmes, mais je n'allai pas tout droit à mon ancien logement; mais pour une autre raison que je ne veux pas dire je pris un logement privé dans Saint-Jones street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell: et là, étant parfaitement seule, j'eus assez loisir de rester assise pour réfléchir sur mes rôderies des sept derniers mois, car j'avais été absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passées en compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir; mais ce plaisir fut extrêmement amoindri quand je découvris peu de temps après que j'étais grosse.

C'était là une chose embarrassante, à cause qu'il me serait bien difficile de trouver un endroit où faire mes couches; étant une des plus délicates choses du monde en ce temps pour une femme étrangère et qui n'avait point d'amis, d'être entretenue en une telle condition sans donner quelque répondant, que je n'avais point et que je ne pouvais me procurer.

J'avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon ami de la Banque ou plutôt il prenait soin de correspondre avec moi, car il m'écrivait une fois la semaine; et quoique je n'eusse point dépensé mon argent si vite que j'eusse besoin de lui en demander, toutefois je lui écrivais souvent aussi pour lui faire savoir que j'étais en vie. J'avais laissé des instructions dans le Lancashire, si bien que je me faisais transmettre mes lettres; et durant ma retraite à Saint-John je reçus de lui un billet fort obligeant, où il m'assurait que son procès de divorce était en bonne voie, bien qu'il y rencontrât des difficultés qu'il n'avait point attendues.

Je ne fus pas fâchée d'apprendre que son procès était plus long qu'il n'avait pensé; car bien que je ne fusse nullement en condition de le prendre encore, n'ayant point la folie de vouloir l'épouser, tandis que j'étais grosse des œuvres d'un autre homme (ce que certaines femmes que je connais ont osé), cependant je n'avais pas d'intention de le perdre, et, en un mot, j'étais résolue à le prendre s'il continuait dans le même dessein, sitôt mes relevailles; car je voyais apparemment que je n'entendrais plus parler de mon autre mari; et comme il n'avait cessé de me presser de me remarier, m'ayant assuré qu'il n'y aurait nulle répugnance et que jamais il ne tenterait de réclamer ses droits, ainsi ne me faisais-je point scrupule de me résoudre, si je le pouvais, et mon autre ami restait fidèle à l'accord; et j'avais infiniment de raisons d'en être assurée, par les lettres qu'il m'écrivait, qui étaient les plus tendres et les plus obligeantes du monde.