Je commençais maintenant à m'arrondir, et les personnes chez qui je logeais m'en firent la remarque, et, autant que le permettait la civilité, me firent comprendre qu'il fallait songer à partir. Ceci me jeta dans une extrême perplexité, et je devins très mélancolique; car en vérité je ne savais quel parti prendre; j'avais de l'argent, mais point d'amis, et j'avais chances de me trouver sur les bras un enfant à garder, difficulté que je n'avais encore jamais rencontrée, ainsi que mon histoire jusqu'ici le fait paraître.

Dans le cours de cette affaire, je tombai très malade et ma mélancolie accrut réellement mon malaise; mon indisposition se trouva en fin de compte n'être qu'une fièvre, mais la vérité est que j'avais les appréhensions d'une fausse couche. Je ne devrais pas dire «les appréhensions», car j'aurais été trop heureuse d'accoucher avant terme, mais je n'aurais pu même entretenir la pensée de prendre quoi que ce fût pour y aider; j'abhorrais, dis-je, jusqu'à l'imagination d'une telle chose.

Cependant, la dame qui tenait la maison m'en parla et m'offrit d'envoyer une sage-femme; j'élevai d'abord quelques scrupules, mais après un peu de temps j'y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l'affaire.

Il paraît que la maîtresse de la maison n'était pas tant étrangère à des cas semblables au mien que je pensais d'abord qu'elle fût, comme on verra tout à l'heure; et elle fit venir une sage-femme de la bonne sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.

Cette femme paraissait avoir quelque expérience dans son métier, j'entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession où elle était experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon hôtesse lui avait dit que j'étais fort mélancolique, et qu'elle pensait que cela m'eût fait du mal et une fois, devant moi, lui dit:

—Madame B..., je crois que l'indisposition de cette dame est de celles où vous vous entendez assez; je vous prie donc, si vous pouvez quelque chose pour elle, de n'y point manquer, car c'est une fort honnête personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.

Vraiment je ne la comprenais pas; mais la bonne vieille mère se mit très sérieusement à m'expliquer ce qu'elle entendait, sitôt qu'elle fut partie:

—Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu'entend votre hôtesse, et quand vous serez au fait, vous n'aurez point besoin de le lui laisser voir. Elle entend que vous êtes en une condition qui peut vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne désirez pas que cela soit publiquement connu; point n'est besoin d'en dire davantage, mais sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret qu'il est nécessaire (car je ne désire nullement me mêler dans ces affaires), je pourrais peut-être trouver moyen de vous aider, de vous tirer de peine, et de vous ôter toutes vos tristes pensées à ce sujet.

Chaque parole que prononçait cette créature m'était un cordial, et me soufflait jusqu'au cœur une vie nouvelle et un courage nouveau; mon sang commença de circuler aussitôt, et tout mon corps fut transformé; je me remis à manger, et bientôt j'allai mieux. Elle en dit encore bien davantage sur le même propos; et puis, m'ayant pressée de lui parler en toute franchise, et m'ayant promis le secret de la façon la plus solennelle, elle s'arrêta un peu, comme pour voir l'impression que j'avais reçue, et ce que j'allais dire.

Je sentais trop vivement le besoin que j'avais d'une telle femme pour ne point accepter son offre; je lui dis que ma position était en partie comme elle avait deviné, en partie différente, puisque j'étais réellement mariée et que j'avais un mari, quoiqu'il fût si éloigné dans ce moment qu'il ne pouvait paraître publiquement.