Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et j'envoyai la servante qui m'avait soignée depuis les premiers jours pour retenir une place pour moi dans le coche: elle aurait voulu que je me fisse accompagner par cette jeune fille jusqu'au dernier relais en la renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l'incommodité. Quand je la quittai, elle me dit qu'elle ne ferait aucune convention pour notre correspondance, persuadée qu'elle était que mon affection pour mon enfant m'obligerait à lui écrire et même à venir la voir quand je rentrerais en ville. Je lui assurai qu'elle ne se trompait pas, et ainsi je pris congé, ravie d'être libérée et de sortir d'une telle maison, quelque plaisantes qu'y eussent été mes commodités.
Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu'à destination; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le Cheshire, où non seulement je n'avais aucune manière d'affaire, mais pas la moindre connaissance avec qui que ce fût en ville; mais je savais qu'avec de l'argent dans sa poche on est chez soi partout; de sorte que je logeai là deux ou trois jours; jusqu'à ce que, guettant une occasion, je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres, envoyant une lettre à mon monsieur, où je lui fixais que je serais tel et tel jour à Stony Stratford, où le cocher me dit qu'il devait loger.
Il se trouva que j'avais pris un carrosse irrégulier, qui, ayant été loué pour transporter à West-Chester certains messieurs en partance pour l'Irlande, était maintenant sur sa route de retour, et ne s'attachait point strictement à l'heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche ordinaire; de sorte qu'ayant été forcé de s'arrêter le dimanche, il y avait eu le temps de se préparer à venir, et qu'autrement il n'eût pu faire.
Il fut pris de si court qu'il ne put atteindre Stony Stratford assez à temps pour être avec moi la nuit, mais il me joignit à un endroit nommé Brickhill le matin suivant, juste comme nous entrions en ville.
Je confesse que je fus bien joyeuse de le voir, car je m'étais trouvée un peu désappointée à la nuit passée. Il me charma doublement aussi par la figure avec laquelle il parut, car il arrivait dans un splendide carrosse (de gentilhomme) à quatre chevaux, avec un laquais.
Il me fit sortir tout aussitôt du coche qui s'arrêta à une hôtellerie de Brickhill et, descendant à la même hôtellerie, il fit dételer son carrosse et commanda le dîner. Je lui demandai dans quelle intention il était, car je voulais pousser plus avant le voyage; il dit que non, que j'avais besoin d'un peu de repos en route, et que c'était là une maison de fort bonne espèce, quoique la ville fût bien petite; de sorte que nous n'irions pas plus loin cette nuit, quoi qu'il en advînt.
Je n'insistai pas beaucoup, car puisqu'il était venu si loin pour me rencontrer et s'était mis en si grands frais, il n'était que raisonnable de l'obliger un peu, moi aussi; de sorte que je cédai facilement sur ce point.
Après dîner, nous allâmes visiter la ville, l'église et voir les champs et la campagne, ainsi que les étrangers ont coutume de faire; et notre hôte nous servit de guide pour nous conduire à l'église. J'observai que mon monsieur s'informait assez du ministre, et j'eus vent aussitôt qu'il allait proposer de nous marier; et il s'ensuivit bientôt qu'en somme je ne le refuserais pas; car, pour parler net, en mon état, je n'étais point en condition maintenant de dire «non»; je n'avais plus de raison maintenant d'aller courir de tels risques.
Mais tandis que ces pensées me tournaient dans la tête, ce qui ne fut que l'affaire de peu d'instants, j'observai que mon hôte le prenait à part et lui parlait à voix basse, quoique non si basse que je ne pusse entendre ces mots: «Monsieur, si vous devez avoir occasion...»Le reste, je ne pus l'entendre, mais il semble que ce fût à ce propos: Monsieur, si vous devez avoir occasion d'employer un ministre, j'ai un ami tout près qui vous servira et qui sera aussi secret qu'il pourra vous plaire.»
Mon monsieur répondit assez haut pour que je l'entendisse: