—«Oui, me répliqua-t-il, si vous me considérez comme un seigneur ou un prince, comme dans le fait je le suis; mais veuillez ne voir en moi simplement qu'un homme, une créature humaine, que rien ne distingue d'avec la foule, et il vous sera évident que je ne puis sentir aucun besoin, à moins que je ne sois visité par quelque maladie ou quelque infirmité. Pour mettre toutefois la question hors de doute, voyez notre manière de vivre: nous sommes en cette ville cinq grands personnages; nous vivons tout-à-fait retirés, comme il convient à des gens en exil. Nous avons sauvé quelque chose du naufrage de notre fortune, qui nous met au-dessus de la nécessité de chasser pour notre subsistance; mais les pauvres soldats qui sont ici, et qui n'ont point nos ressources vivent dans une aussi grande abondance que nous. Ils vont dans les bois chasser les zibelines et les renards: le travail d'un mois fournit à leur entretien pendant un an. Comme notre genre de vie n'est pas coûteux, il nous est aisé de nous procurer ce qu'il nous faut: donc votre objection est détruite.»

La place me manque pour rapporter tout au long la conversation on ne peut plus agréable que j'eus avec cet homme véritablement grand, et dans laquelle son esprit laissa paraître une si haute connaissance des choses, soutenue tout à la fois et par la religion et par une profonde sagesse, qu'il est hors de doute que son mépris pour le monde ne fût aussi grand qu'il l'exprimait. Et jusqu'à la fin il se montra toujours le même comme on le verra par ce qui suit.

Je passai huit mois à Tobolsk. Que l'hiver me parut sombre et terrible! Le froid était si intense que je ne pouvais pas seulement regarder dehors sans être enveloppé dans des pelleteries, et sans avoir sur le visage un masque de fourrure ou plutôt un capuchon, avec un trou simplement pour la bouche et deux trous pour les yeux. Le faible jour que nous eûmes pendant trois mois ne durait pas, calcul fait, au-delà de cinq heures, six tout au plus; seulement le sol étant continuellement couvert de neige et le temps assez clair, l'obscurité n'était jamais profonde. Nos chevaux étaient gardés ou plutôt affamés sous terre, et quant à nos valets, car nous en avions loué pour prendre soin de nous et de nos montures, il nous fallait à chaque instant panser et faire dégeler leurs doigts ou leurs orteils, de peur qu'ils ne restassent perclus.

Dans l'intérieur à vrai dire nous avions chaud, les maisons étant closes, les murailles épaisses, les ouvertures petites et les vitrages doubles. Notre nourriture consistait principalement en chair de daim salée et apprêtée dans la saison, en assez bon pain, mais préparé comme du biscuit, en poisson sec de toute sorte, en viande de mouton, et en viande de buffle, assez bonne espèce de bœuf. Toutes les provisions pour l'hiver sont amassées pendant l'été, et parfaitement conservées. Nous avions pour boisson de l'eau mêlée avec de l'aqua-vitæ au lieu de brandevin, et pour régal, en place de vin, de l'hydromel: ils en ont vraiment de délicieux. Les chasseurs, qui s'aventurent dehors par touts les temps, nous apportaient fréquemment de la venaison fraîche, très-grasse et très-bonne, et quelquefois de la chair d'ours mais nous ne faisions pas grand cas de cette dernière. Grâce à la bonne provision de thé que nous avions, nous pouvions régaler nos amis, et après tout, toutes choses bien considérées, nous vivions très-gaîment et très-bien.

Nous étions alors au mois de mars, les jours croissaient sensiblement et la température devenait au moins supportable; aussi les autres voyageurs commençaient-ils à préparer les traîneaux qui devaient les transporter sur la neige, et à tout disposer pour leur départ; mais notre dessein de gagner Archangel, et non Moscou ou la Baltique, étant bien arrêté, je ne bougeai pas. Je savais que les navires du Sud ne se mettent en route pour cette partie du monde qu'au mois de mai ou de juin, et que si j'y arrivais au commencement d'août, j'y serais avant qu'aucun bâtiment fût prêt à remettre en mer. Je ne m'empressai donc nullement de partir comme les autres, et je vis une multitude de gens, je dirai même touts les voyageurs, quitter la ville avant moi. Il paraît que touts les ans ils se rendent à Moscou pour trafiquer, c'est-à-dire pour y porter leurs pelleteries et les échanger contre les articles de nécessité dont ils ont besoin pour leurs magasins. D'autres aussi vont pour le même objet à Archangel. Mais comme ils ont plus de huit cents milles à faire pour revenir chez eux, ceux qui s'y rendirent cette année-là partirent de même avant moi.

Bref, dans la seconde quinzaine de mai je commençai à m'occuper de mes malles, et tandis que j'étais à cette besogne, il me vint dans l'esprit de me demander pourquoi touts ces gens bannis en Sibérie par le Czar, mais une fois arrivés là laissés libres d'aller où bon leur semble, ne gagnaient pas quelque autre endroit du monde à leur gré. Et je me pris à examiner ce qui pouvait les détourner de cette tentative.

Mais mon étonnement cessa quand j'en eus touché quelques mots à la personne dont j'ai déjà parlé, et qui me répondit ainsi:—«Considérez d'abord, sir, me dit-il, le lieu où nous sommes, secondement la condition dans laquelle nous sommes, et surtout la majeure partie des gens qui sont bannis ici. Nous sommes environnés d'obstacles plus forts que des barreaux et des verrous: au Nord s'étend un océan innavigable où jamais navire n'a fait voile, où jamais barque n'a vogué, et eussions-nous navire et barque à notre service que nous ne saurions où aller. De tout autre côté nous avons plus de mille milles à faire pour sortir des États du Czar, et par des chemins impraticables, à moins de prendre les routes que le gouvernement a fait construire et qui traversent les villes où ses troupes tiennent garnison. Nous ne pouvons ni suivre ces routes sans être découverts, ni trouver de quoi subsister en nous aventurant par tout autre chemin; ce serait donc en vain que nous tenterions de nous enfuir.»

LE FILS DU PRINCE MOSCOVITE.

Là-dessus je fus réduit au silence, et je compris, qu'ils étaient dans une prison tout aussi sûre que s'ils eussent été renfermés dans le château de Moscou. Cependant il me vint la pensée que je pourrais fort bien devenir l'instrument de la délivrance de cet excellent homme, et qu'il me serait très-aisé de l'emmener, puisque dans le pays on n'exerçait point sur lui de surveillance. Après avoir roulé cette idée dans ma tête quelques instants, je lui dis que, comme je n'allais pas à Moscou mais à Archangel, et que je voyageais à la manière des caravanes, ce qui me permettait de ne pas coucher dans les stations militaires du désert, et de camper chaque nuit où je voulais, nous pourrions facilement gagner sans malencontre cette ville où je le mettrais immédiatement en sûreté à bord d'un vaisseau anglais ou hollandais qui nous transporterait touts deux à bon port.—«Quant à votre subsistance et aux autres détails, ajoutai-je, je m'en chargerai jusqu'à ce que vous puissiez faire mieux vous-même.»

Il m'écouta très-attentivement et me regarda fixement tout le temps que je parlai; je pus même voir sur son visage que mes paroles jetaient son esprit dans une grande émotion. Sa couleur changeait à tout moment, ses yeux s'enflammaient, toute sa contenance trahissait l'agitation de son cœur. Il ne put me répliquer immédiatement quand j'eus fini. On eût dit qu'il attendait ce qu'il devait répondre. Enfin, après un moment de silence, il m'embrassa en s'écriant:—«Malheureux que nous sommes, infortunées créatures, il faut donc que même les plus grands actes de l'amitié soient pour nous des occasions de chute, il faut donc que nous soyons les tentateurs l'un de l'autre! Mon cher ami, continua-t-il, votre offre est si honnête, si désintéressée, si bienveillante pour moi, qu'il faudrait que j'eusse une bien faible connaissance du monde si, tout à la fois, je ne m'en étonnais pas et ne reconnaissais pas l'obligation que je vous en ai. Mais croyez-vous que j'aie été sincère dans ce que je vous ai si souvent dit de mon mépris pour le monde? Croyez-vous que je vous aie parlé du fond de l'âme, et qu'en cet exil je sois réellement parvenu à ce degré de félicité qui m'a placé au-dessus du tout ce que le monde pouvait me donner et pouvait faire pour moi? Croyez-vous que j'étais franc quand je vous ai dit que je ne voudrais pas m'en retourner, fussé-je rappelé pour redevenir tout ce que j'étais autrefois à la Cour, et pour rentrer dans la faveur du Czar mon maître? Croyez-vous, mon ami, que je sois un honnête homme, ou pensez-vous que je sois un orgueilleux hypocrite?»—Ici il s'arrêta comme pour écouter ce que je répondrais; mais je reconnus bientôt que c'était l'effet de la vive émotion de ses esprits: son cœur était plein, il ne pouvait poursuivre. Je fus, je l'avoue, aussi frappé de ces sentiments qu'étonné de trouver un tel homme, et j'essayai de quelques arguments pour le pousser à recouvrer sa liberté. Je lui représentai qu'il devait considérer ceci comme une porte que lui ouvrait le Ciel pour sa délivrance, comme une sommation que lui faisait la Providence, qui dans sa sollicitude dispose touts les évènements, pour qu'il eût à améliorer son état et à se rendre utile dans le monde.