Ayant eu le temps de se remettre,—«Que savez-vous, Sir, me dit-il vivement, si au lieu d'une injonction de la part du Ciel, ce n'est pas une instigation de toute autre part me représentant sous des couleurs attrayantes, comme une grande félicité, une délivrance qui peut être en elle-même un piége pour m'entraîner à ma ruine? Ici je ne suis point en proie à la tentation de retourner à mon ancienne misérable grandeur ailleurs je ne suis pas sûr que toutes les semences d'orgueil, d'ambition, d'avarice et de luxure que je sais au fond de mon cœur ne puissent se raviver, prendre racine, en un mot m'accabler derechef, et alors l'heureux prisonnier que vous voyez maintenant maître de la liberté de son âme deviendrait, en pleine possession de toute liberté personnelle, le misérable esclave de ses sens. Généreux ami, laissez-moi dans cette heureuse captivité, éloigné de toute occasion de chute, plutôt que de m'exciter à pourchasser une ombre de liberté aux dépens de la liberté de ma raison et aux dépens du bonheur futur que j'ai aujourd'hui en perspective, et qu'alors, j'en ai peur, je perdrais totalement de vue, car je suis de chair, car je suis un homme, rien qu'un homme, car je ne suis pas plus qu'un autre à l'abri des passions. Oh! ne soyez pas à la fois mon ami et mon tentateur.»
Si j'avais été surpris d'abord, je devins alors tout-à-fait muet, et je restai là à le contempler dans le silence et l'admiration. Le combat que soutenait son âme était si grand que, malgré le froid excessif, il était tout en sueur. Je vis que son esprit avait besoin de retrouver du calme; aussi je lui dis en deux mots que je le laissais réfléchir, que je reviendrais le voir; et je regagnai mon logis.
Environ deux heures après, j'entendis quelqu'un à la porte de la chambre, et je me levais pour aller ouvrir quand il l'ouvrit lui-même et entra.—«Mon cher ami, me dit-il, vous m'aviez presque vaincu, mais je suis revenu à moi. Ne trouvez pas mauvais que je me défende de votre offre. Je vous assure que ce n'est pas que je ne sois pénétré de votre bonté; je viens pour vous exprimer la plus sincère reconnaissance; mais j'espère avoir remporté une victoire sur moi-même.»
—«Mylord, lui répondis-je, j'aime à croire que vous êtes pleinement assuré que vous ne résistez pas à la voix du Ciel.—«Sir, reprit-il, si c'eût été de la part du Ciel, la même influence céleste m'eût poussé à l'accepter, mais j'espère, mais je demeure bien convaincu que c'est de par le Ciel que je m'en excuse, et quand nous nous séparerons ce ne sera pas une petite satisfaction pour moi de penser que vous m'aurez laissé honnête homme, sinon homme libre.»
Je ne pouvais plus qu'acquiescer et lui protester que dans tout cela mon unique but avait été de le servir. Il m'embrassa très-affectueusement en m'assurant qu'il en était convaincu et qu'il en serait toujours reconnaissant; puis il m'offrit un très-beau présent de zibelines, trop magnifique vraiment pour que je pusse l'accepter d'un homme dans sa position, et que j'aurais refusé s'il ne s'y fût opposé.
Le lendemain matin j'envoyai à sa seigneurie mon serviteur avec un petit présent de thé, deux pièces de damas chinois, et quatre petits lingots d'or japonais, qui touts ensemble ne pesaient pas plus de six onces ou environ; mais ce cadeau n'approchait pas de la valeur des zibelines, dont je trouvai vraiment, à mon arrivée en Angleterre, près de 200 livres sterling. Il accepta le thé, une des pièces de damas et une des pièces d'or au coin japonais, portant une belle empreinte, qu'il garda, je pense, pour sa rareté; mais il ne voulut rien prendre de plus, et me fit savoir par mon serviteur qu'il désirait me parler.
Quand je me fus rendu auprès de lui, il me dit que je savais ce qui s'était passé entre nous, et qu'il espérait que je ne chercherais plus à l'émouvoir; mais puisque je lui avais fait une si généreuse offre, qu'il me demandait si j'aurais assez de bonté pour la transporter à une autre personne qu'il me nommerait, et à laquelle il s'intéressait beaucoup. Je lui répondis que je ne pouvais dire que je fusse porté à faire autant pour un autre que pour lui pour qui j'avais conçu une estime toute particulière, et que j'aurais été ravi de délivrer; cependant, s'il lui plaisait de me nommer la personne que je lui rendrais réponse, et que j'espérais qu'il ne m'en voudrait pas si elle ne lui était point agréable. Sur ce il me dit qu'il s'agissait de son fils unique, qui, bien que je ne l'eusse pas vu, se trouvait dans la même situation que lui, environ à deux cents milles plus loin, de l'autre côté de l'Oby, et que si j'accueillais sa demande, il l'enverrait chercher.
Je lui répondis sans balancer que j'y consentais. Je fis toutefois quelques cérémonies pour lui donner à entendre que c'était entièrement à sa considération, et parce que, ne pouvant l'entraîner, je voulais lui prouver ma déférence par mon zèle pour son fils. Mais ces choses sont trop fastidieuses pour que je les répète ici. Il envoya le lendemain chercher son fils, qui, au bout de vingt jours, arriva avec le messager, amenant six ou sept chevaux chargés de très-riches pelleteries d'une valeur considérable.
Les valets firent entrer les chevaux dans la ville, mais ils laissèrent leur jeune seigneur à quelque distance. À la nuit, il se rendit incognito dans notre appartement, et son père me le présenta. Sur-le-champ nous concertâmes notre voyage, et nous en réglâmes touts les préparatifs.
J'achetai une grande quantité de zibelines, de peaux de renards noirs, de belles hermines, et d'autres riches pelleteries, je les troquai, veux-je dire, dans cette ville, contre quelques-unes, des marchandises que j'avais apportées de Chine, particulièrement contre des clous de girofle, des noix muscades dont je vendis là une grande partie, et le reste plus tard à Archangel, beaucoup plus avantageusement que je ne l'eusse fait à Londres; aussi mon partner, qui était fort sensible aux profits et pour qui le négoce était chose plus importante que pour moi, fut-il excessivement satisfait de notre séjour en ce lieu à cause du trafic que nous y fîmes.