Ce fut au commencement de juin que je quittai cette place reculée; cette ville dont, je crois, on entend peu parler dans le monde; elle est, par le fait, si éloignée de toutes les routes du commerce, que je ne vois pas pourquoi on s'en entretiendrait beaucoup. Nous ne formions plus alors qu'une très-petite caravane, composée seulement de trente-deux chevaux et chameaux. Touts passaient pour être à moi, quoique onze d'entre eux appartinssent à mon nouvel hôte. Il était donc très-naturel après cela que je m'attachasse un plus grand nombre de domestiques. Le jeune seigneur passa pour mon intendant; pour quel grand personnage passai-je moi-même? je ne sais; je ne pris pas la peine de m'en informer. Nous eûmes ici à traverser le plus détestable et le plus grand désert que nous eussions rencontré dans tout le voyage; je dis le plus détestable parce que le chemin était creux en quelques endroits et très-inégal dans d'autres. Nous nous consolions en pensant que nous n'avions à redouter ni troupes de Tartares, ni brigands, que jamais ils ne venaient sur ce côté de l'Oby, ou du moins très-rarement; mais nous nous mécomptions.

Mon jeune seigneur avait avec lui un fidèle valet moscovite ou plutôt sibérien qui connaissait parfaitement le pays, et qui nous conduisit par des chemins détournés pour que nous évitassions d'entrer dans les principale villes échelonnées sur la grande route, telles que Tumen, Soloy-Kamaskoy et plusieurs autres, parce que les garnisons moscovites qui s'y trouvent examinent scrupuleusement les voyageurs, de peur que quelque exilé de marque parvienne à rentrer en Moscovie. Mais si, par ce moyen, nous évitions toutes recherches, en revanche nous faisions tout notre voyage dans le désert, et nous étions obligés de camper et de coucher sous nos tentes, tandis que nous pouvions avoir de bons logements dans les villes de la route. Le jeune seigneur le sentait si bien qu'il ne voulait pas nous permettre de coucher dehors, quand nous venions à rencontrer quelque bourg sur notre chemin. Il se retirait seul avec son domestique et passait la nuit en plein air dans les bois, puis le lendemain il nous rejoignait au rendez-vous.

Nous entrâmes en Europe en passant le fleuve Kama, qui, dans cette région, sépare l'Europe de l'Asie. La première ville sur le côté européen s'appelle Soloy-Kamaskoy, ce qui veut dire la grande ville sur le fleuve Kama. Nous nous étions imaginé qu'arrivés là nous verrions quelque changement notable chez les habitants, dans leurs mœurs, leur costume, leur religion, mais nous nous étions trompés, nous avions encore à traverser un vaste désert qui, à ce qu'on rapporte, a près de sept cents milles de long en quelques endroits, bien qu'il n'en ait pas plus de deux cents milles au lieu où nous le passâmes, et jusqu'à ce que nous fûmes sortis de cette horrible solitude nous trouvâmes très-peu de différence entre cette contrée et la Tartarie-Mongole.

DERNIÈRE AFFAIRE.

Nous trouvâmes les habitants pour la plupart payens et ne valant guère mieux que les Sauvages de l'Amérique. Leurs maisons et leurs villages sont pleins d'idoles, et leurs mœurs sont tout-à-fait barbares, excepté dans les villes et dans les villages qui les avoisinent, où ces pauvres gens se prétendent Chrétiens de l'Église grecque, mais vraiment leur religion est encore mêlée à tant de restes de superstitions que c'est à peine si l'on peut en quelques endroits la distinguer d'avec la sorcellerie et la magie.

En traversant ce steppe, lorsque nous avions banni toute idée de danger de notre esprit, comme je l'ai déjà insinué, nous pensâmes être pillés et détroussés, et peut-être assassinés par une troupe de brigands. Étaient-ils de ce pays, étaient-ce des bandes roulantes d'Ostiaks (espèce de Tartares ou de peuple sauvage du bord de l'Oby) qui rôdaient ainsi au loin, ou étaient-ce des chasseurs de zibelines de Sibérie, je suis encore à le savoir, mais ce que je sais bien, par exemple, c'est qu'ils étaient touts à cheval, qu'ils portaient des arcs et des flèches et que nous les rencontrâmes d'abord au nombre de quarante-cinq environ. Ils approchèrent de nous jusqu'à deux portées de mousquet, et sans autre préambule, ils nous environnèrent avec leurs chevaux et nous examinèrent à deux reprise très-attentivement. Enfin ils se postèrent juste dans notre chemin, sur quoi nous nous rangeâmes en ligne devant nos chameaux, nous n'étions pourtant que seize hommes en tout, et ainsi rangés nous fîmes halte et dépêchâmes le valet sibérien au service du jeune seigneur, pour voir quelle engeance c'était. Son maître le laissa aller d'autant plus volontiers qu'il avait une vive appréhension que ce ne fût une troupe de Sibériens envoyés à sa poursuite. Cet homme s'avança vers eux avec un drapeau parlementaire et les interpella. Mais quoiqu'il sût plusieurs de leurs langues ou plutôt de leurs dialectes, il ne put comprendre un mot de ce qu'ils répondaient. Toutefois à quelques signes ayant cru reconnaître qu'ils le menaçaient de lui tirer dessus s'il s'approchait, ce garçon s'en revint comme il était parti. Seulement il nous dit qu'il présumait, à leur costume, que ces Tartares devaient appartenir à quelque horde calmoucke ou circassienne, et qu'ils devaient se trouver en bien plus grand nombre dans le désert, quoiqu'il n'eût jamais entendu dire qu'auparavant ils eussent été vus si loin vers le Nord.

C'était peu consolant pour nous, mais il n'y avait point de remède.—À main gauche, à environ un quart de mille de distance, se trouvait un petit bocage, un petit bouquet d'arbres très-serrés, et fort près de la route. Sur-le-champ je décidai qu'il nous fallait avancer jusqu'à ces arbres et nous y fortifier de notre mieux, envisageant d'abord que leur feuillage nous mettrait en grande partie à couvert des flèches de nos ennemis, et, en second lieu, qu'ils ne pourraient venir nous y charger en masse: ce fut, à vrai dire, mon vieux pilote, qui en fit la proposition. Ce brave avait cette précieuse qualité, qui ne l'abandonnait jamais, d'être toujours le plus prompt et plus apte à nous diriger et à nous encourager dans les occasions périlleuses. Nous avançâmes donc immédiatement, et nous gagnâmes en toute hâte ce petit bois, sans que les Tartares ou les brigands, car nous ne savions comment les appeler, eussent fait le moindre mouvement pour nous en empêcher. Quand nous fûmes arrivés, nous trouvâmes, à notre grande satisfaction, que c'était un terrain marécageux et plein de fondrières d'où, sur le côté, s'échappait une fontaine, formant un ruisseau, joint à quelque distance de là par un autre petit courant. En un mot c'était la source d'une rivière considérable appelée plus loin Wirtska. Les arbres qui croissaient autour de cette source n'étaient pas en tout plus de deux cents, mais ils étaient très-gros et plantés fort épais. Aussi dès que nous eûmes pénétré dans ce bocage vîmes-nous que nous y serions parfaitement à l'abri de l'ennemi, à moins qu'il ne mît pied à terre pour nous attaquer.

Mais afin de rendre cette attaque même difficile, notre vieux Portugais, avec une patience incroyable, s'avisa de couper à demi de grandes branches d'arbres et de les laisser pendre d'un tronc à l'autre pour former une espèce de palissade tout autour de nous.

Nous attendions là depuis quelques heures que nos ennemis exécutassent un mouvement sans nous être apperçus qu'ils eussent fait mine de bouger, quand environ deux heures avant la nuit ils s'avancèrent droit sur nous. Quoique nous ne l'eussions point remarqué, nous vîmes alors qu'ils avaient été rejoints par quelques gens de leur espèce, de sorte qu'ils étaient bien quatre-vingts cavaliers parmi lesquels nous crûmes distinguer quelques femmes. Lorsqu'ils furent à demi-portée de mousquet de notre petit bois, nous tirâmes un coup à poudre et leur adressâmes la parole en langue russienne pour savoir ce qu'ils voulaient et leur enjoindre de se tenir à distance; mais comme ils ne comprenaient rien à ce que nous leur disions ce coup ne fit que redoubler leur fureur, et ils se précipitèrent du côté du bois ne s'imaginant pas que nous y étions si bien barricadés qu'il leur serait impossible d'y pénétrer. Notre vieux pilote, qui avait été notre ingénieur, fut aussi notre capitaine. Il nous pria de ne point faire feu dessus qu'ils ne fussent à portée de pistolet, afin de pouvoir être sûrs de leur faire mordre la poussière, et de ne point tirer que nous ne fussions sûrs d'avoir bien ajusté. Nous nous en remîmes à son commandement, mais il différa si long-temps le signal que quelques-uns de nos adversaires n'étaient pas éloignés de nous de la longueur de deux piques quand nous leur envoyâmes notre décharge.

Nous visâmes si juste, ou la Providence dirigea si sûrement nos coups, que de cette première salve nous en tuâmes quatorze et en blessâmes plusieurs autres, cavaliers et chevaux; car nous avions touts chargé nos armes de deux ou trois balles au moins.