Ils furent terriblement surpris de notre feu, et se retirèrent immédiatement à environ une centaine de verges. Ayant profité de ce moment pour recharger nos armes, et voyant qu'ils se tenaient à cette distance, nous fîmes une sortie et nous attrapâmes quatre ou cinq de leurs chevaux dont nous supposâmes que les cavaliers avaient été tués. Aux corps restés sur la place nous reconnûmes de suite que ces gens étaient des Tartares; mais à quel pays appartenaient-ils, mais comment en étaient-ils venus faire une excursion si longue, c'est ce que nous ne pûmes savoir.
Environ une heure après ils firent un second mouvement pour nous attaquer, et galopèrent autour de notre petit bois pour voir s'ils pourraient y pénétrer par quelque autre point; mais nous trouvant toujours prêts à leur faire face ils se retirèrent de nouveau: sur quoi nous résolûmes de ne pas bouger de là pour cette nuit.
Nous dormîmes peu, soyez sûr. Nous passâmes la plus grande partie de la nuit à fortifier notre assiette, et barricader toutes les percées du bois; puis faisant une garde sévère, nous attendîmes le jour. Mais, quand il parut, il nous fit faire une fâcheuse découverte; car l'ennemi que nous pensions découragé par la réception de la veille, s'était renforcé de plus de deux cents hommes et avait dressé onze ou douze huttes comme s'il était déterminé à nous assiéger. Ce petit camp était planté en pleine campagne à trois quarts de mille de nous environ. Nous fûmes tout de bon grandement surpris à cette découverte; et j'avoue que je me tins alors pour perdu, moi et tout ce que j'avais. La perte de mes effets, bien qu'ils fussent considérables, me touchait moins que la pensée de tomber entre les mains de pareils barbares, tout à la fin de mon voyage, après avoir traversé tant d'obstacles et de hasards, et même en vue du port où nous espérions sûreté et délivrance. Quant à mon partner il enrageait; il protestait que la perte de ses marchandises serait sa ruine, qu'il aimait mieux mourir que d'être réduit à la misère et qu'il voulait combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang.
Le jeune seigneur, brave au possible, voulait aussi combattre jusqu'au dernier soupir, et mon vieux pilote avait pour opinion que nous pouvions résister à nos ennemis, postés comme nous l'étions. Toute la journée se passa ainsi en discussions sur ce que nous devions faire, mais vers le soir nous nous apperçûmes que le nombre de nos ennemis s'était encore accru. Comme ils rôdaient en plusieurs bandes à la recherche de quelque proie, peut-être la première bande avait-elle envoyé des exprès pour demander du secours et donner avis aux autres du butin qu'elle avait découvert, et rien ne nous disait que le lendemain ils ne seraient pas encore en plus grand nombre; aussi commençai-je à m'enquérir auprès des gens que nous avions amenés de Tobolsk s'il n'y avait pas d'autres chemins des chemins plus détournés par lesquels nous pussions échapper à ces drôles pendant la nuit, puis nous réfugier dans quelque ville, ou nous procurer une escorte pour nous protéger dans le désert.
Le Sibérien, domestique du jeune seigneur, nous dit que si nous avions le dessein de nous retirer et non pas de combattre, il se chargerait à la nuit de nous faire prendre un chemin conduisant au Nord vers la rivière Petraz, par lequel nous pourrions indubitablement nous évader sans que les Tartares y vissent goutte; mais il ajouta que son seigneur lui avait dit qu'il ne voulait pas s'enfuir, qu'il aimait mieux combattre. Je lui répondis qu'il se méprenait sur son seigneur qui était un homme trop sage pour vouloir se battre pour le plaisir de se battre; que son seigneur avait déjà donné des preuves de sa bravoure, et que je le tenais pour brave, mais que son seigneur avait trop de sens pour désirer mettre aux prises dix-sept ou dix-huit hommes avec cinq cents, à moins d'une nécessité inévitable.—«Si vous pensez réellement, ajoutai-je, qu'il nous soit possible de nous échapper cette nuit, noue n'avons rien de mieux à faire.»—«Que mon seigneur m'en donne l'ordre, répliqua-t-il, et ma vie est à vous si je ne l'accomplis pas.» Nous amenâmes bientôt son maître à donner cet ordre, secrètement toutefois, et nous nous préparâmes immédiatement à le mettre à exécution.
Et d'abord, aussitôt qu'il commença à faire sombre, nous allumâmes un feu dans notre petit camp, que nous entretînmes et que nous disposâmes de manière à ce qu'il pût brûler toute la nuit, afin de faire croire aux Tartares que nous étions toujours là; puis, dès qu'il fit noir, c'est-à-dire dès que nous pûmes voir les étoiles (car notre guide ne voulut pas bouger auparavant), touts nos chevaux et nos chameaux se trouvant prêts et chargés, nous suivîmes notre nouveau guide, qui, je ne tardai pas à m'en appercevoir, se guidait lui-même sur l'étoile polaire, tout le pays ne formant jusqu'au loin qu'une vaste plaine.
Quand nous eûmes marché rudement pendant deux heures, le ciel, non pas qu'il eût été bien sombre jusque-là, commença à s'éclaircir, la lune se leva, et bref il fit plus clair que nous ne l'aurions souhaité. Vers six heures du matin nous avions fait près de quarante milles, à vrai dire nous avions éreinté nos chevaux. Nous trouvâmes alors un village russien nommé Kirmazinskoy où nous nous arrêtâmes tout le jour. N'ayant pas eu de nouvelles de nos Tartares Calmoucks, environ deux heures avant la nuit nous nous remîmes en route et marchâmes jusqu'à huit heures du matin, moins vite toutefois que la nuit précédente. Sur les sept heures nous passâmes une petite rivière appelée Kirtza et nous atteignîmes une bonne et grande ville habitée par les Russiens et très-peuplée, nommée Osomoys. Nous y apprîmes que plusieurs troupes ou hordes de Calmoucks s'étaient répandues dans le désert, mais que nous n'en avions plus rien à craindre, ce qui fut pour nous une grande satisfaction, je vous l'assure. Nous fûmes obligés de nous procurer quelques chevaux frais en ce lieu, et comme nous avions grand besoin de repos, nous y demeurâmes cinq jours; et mon partner et moi nous convînmes de donner à l'honnête Sibérien qui nous y avait conduits, la valeur de dix pistoles pour sa peine.
Après une nouvelle marche de cinq jours nous atteignîmes Veussima, sur la rivière Witzogda qui se jette dans la Dvina: nous touchions alors au terme heureux de nos voyages par terre, car ce fleuve, en sept jours de navigation, pouvait nous conduire à Archangel. De Veussima nous nous rendîmes à Laurenskoy, au confluent de la rivière, le 3 juillet, où nous nous procurâmes deux bateaux de transport, et une barge pour notre propre commodité. Nous nous embarquâmes le 7, et nous arrivâmes touts sains et saufs à Archangel le 18, après avoir été un an cinq mois et trois jours en voyage, y compris notre station de huit mois et quelques jours à Tobolsk.
Nous fûmes obligés d'y attendre six semaines l'arrivée des navires, et nous eussions attendu plus long-temps si un navire hambourgeois n'eût devancé de plus d'un mois touts les vaisseaux anglais. Considérant alors que nous pourrions nous défaire de nos marchandises aussi avantageusement à Hambourg qu'à Londres, nous prîmes touts passage sur ce bâtiment. Une fois nos effets à bord, pour en avoir soin, rien ne fut plus naturel que d'y placer mon intendant, le jeune seigneur, qui, par ce moyen, put se tenir caché parfaitement. Tout le temps que nous séjournâmes encore il ne remit plus le pied à terre, craignant de se montrer dans la ville, où quelques-uns des marchands moscovites l'eussent certainement vu et reconnu.
Nous quittâmes Archangel le 20 août de la même année, et, après un voyage pas trop mauvais, nous entrâmes dans l'Elbe le 13 septembre. Là, mon partner et moi nous trouvâmes un très-bon débit de nos marchandises chinoises, ainsi que de nos zibelines et autres pelleteries de Sibérie. Nous fîmes alors le partage de nos bénéfices, et ma part montait à 3,475 livres sterling 17 shillings et 3 pence, malgré toutes les pertes que nous avions essuyées et les frais que nous avions eus; seulement, je me souviens que j'y avais compris la valeur d'environ 600 livres sterling pour les diamants que j'avais achetés au Bengale.