Señor ATKINS entra dans une telle rage contre l'Espagnol qui avait fait une raillerie de cela, que, s'il n'avait été retenu par trois hommes, et sans armes, il est croyable qu'il aurait tenté de le tuer au milieu de toute l'assemblée.
Cette conduite insensée les obligea à considérer sérieusement le parti qu'ils devaient prendre. Les deux Anglais et l'Espagnol qui avait sauvé le pauvre esclave étaient d'opinion qu'il fallait pendre l'un des trois, pour l'exemple des autres, et que ce devait être celui-là qui avait deux fois tenté de commettre un meurtre avec sa hachette; et par le fait, on aurait pu penser, non sans raison, que le crime était consommé; car le pauvre Sauvage était dans un état si misérable depuis la blessure qu'il avait reçue, qu'on croyait qu'il ne survivrait pas.
Mais le gouverneur espagnol dit encore—«Non»,—répétant que c'était un Anglais qui leur avait sauvé à touts la vie, et qu'il ne consentirait jamais à mettre un Anglais à mort, eût-il assassiné la moitié d'entre eux; il ajouta que, s'il était lui-même frappé mortellement par un Anglais, et qu'il eût le temps de parler, ce serait pour demander son pardon.
L'Espagnol mit tant d'insistance, qu'il n'y eut pas moyen de lui résister; et, comme les conseils de la clémence prévalent presque toujours lorsqu'ils sont appuyés avec autant de chaleur, touts se rendirent à son sentiment. Mais il restait à considérer ce qu'on ferait pour empêcher ces gens-là de faire le mal qu'ils préméditaient; car touts convinrent, le gouverneur aussi bien que les autres, qu'il fallait trouver le moyen de mettre la société à l'abri du danger. Après un long débat, il fut arrêté tout d'abord qu'ils seraient désarmés, et qu'on ne leur permettrait d'avoir ni fusils, ni poudre, ni plomb, ni sabres, ni armes quelconques; qu'on les expulserait de la société, et qu'on les laisserait vivre comme ils voudraient et comme ils pourraient; mais qu'aucun des autres, Espagnols ou Anglais, ne les fréquenterait, ne leur parlerait et n'aurait avec eux la moindre relation; qu'on leur défendrait d'approcher à une certaine distance du lieu où habitaient les autres; et que s'ils venaient à commettre quelque désordre, comme de ravager, de brûler, de tuer, ou de détruire le blé, les cultures, les constructions, les enclos ou le bétail appartenant à la société, on les ferait mourir sans miséricorde et on les fusillerait partout où on les trouverait.
Le gouverneur, homme d'une grande humanité, réfléchit quelques instants sur cette sentence; puis, se tournant vers les deux honnêtes Anglais,—«Arrêtez, leur dit-il; songez qu'il s'écoulera bien du temps avant qu'ils puissent avoir du blé et des troupeaux à eux: il ne faut pas qu'ils périssent de faim; nous devons leur accorder des provisions. Il fit donc ajouter à la sentence qu'on leur donnerait une certaine quantité de blé pour semer et se nourrir pendant huit mois, après lequel temps il était présumable qu'ils en auraient provenant de leur récolte; qu'en outre on leur donnerait six chèvres laitières, quatre boucs, six chevreaux pour leur subsistance actuelle et leur approvisionnement, et enfin des outils pour travailler aux champs, tels que six hachettes, une hache, une scie et autres objets; mais qu'on ne leur remettrait ni outils ni provisions à moins qu'ils ne jurassent solemnellement qu'avec ces instruments ils ne feraient ni mal ni outrage aux Espagnols et à leurs camarades anglais.
C'est ainsi qu'expulsés de la société, ils eurent à se tirer d'affaire par eux-mêmes. Ils s'éloignèrent hargneux et récalcitrants; mais, comme il n'y avait pas de remède, jouant les gens à qui il était indifférent de partir ou de rester, ils déguerpirent, prétendant qu'ils allaient se choisir une place pour s'y établir, y planter et y pourvoir à leur existence. On leur donna quelques provisions, mais point d'armes.
Quatre ou cinq jours après ils revinrent demander des aliments, et désignèrent au gouverneur le lieu où ils avaient dressé leurs tentes et tracé l'emplacement de leur habitation et de leur plantation. L'endroit était effectivement très-convenable, situé au Nord-Est, dans la partie la plus reculée de l'île, non loin du lieu où, grâce à la Providence, j'abordai lors de mon premier voyage après avoir été emporté en pleine mer, Dieu seul sait où! dans ma folle tentative de faire le tour de l'île.
Là, à peu près sur le plan de ma première habitation, ils se bâtirent deux belles huttes, qu'ils adossèrent à une colline ayant déjà quelques arbres parsemés sur trois de ses côtés; de sorte qu'en en plantant d'autres, il fut facile de les cacher de manière à ce qu'elles ne pussent être apperçues sans beaucoup de recherches.—Ces exilés exprimèrent aussi le désir d'avoir quelques peaux de bouc séchées pour leur servir de lits et de couvertures; on leur en accorda, et, ayant donné leur parole qu'ils ne troubleraient personne et respecteraient les plantations, on leur remit des hachettes et les autres outils dont on pouvait se priver; des pois, de l'orge et du riz pour semer; en un mot tout ce qui leur était nécessaire, sauf des armes et des munitions.
Ils vécurent, ainsi à part environ six mois, et firent leur première récolte; à la vérité, cette récolte fut peu de chose, car ils n'avaient pu ensemencer qu'une petite étendue de terrain, ayant toutes leurs plantations à établir, et par conséquent beaucoup d'ouvrage sur les bras. Lorsqu'il leur fallut faire des planches, de la poterie et autres choses semblables, ils se trouvèrent fort empêchés et ne purent y réussir; quand vint la saison des pluies, n'ayant pas de caverne, ils ne purent tenir leur grain sec, et il fut en grand danger de se gâter: ceci les contrista beaucoup. Ils vinrent donc supplier les Espagnols de les aider, ce que ceux-ci firent volontiers, et en quatre jours on leur creusa dans le flanc de la colline un trou assez grand pour mettre à l'abri de la pluie leur grain et leurs autres provisions; mais c'était après tout une triste grotte, comparée à la mienne et surtout à ce qu'elle était alors; car les Espagnols l'avaient beaucoup agrandie et y avaient pratiqué de nouveaux logements.
Environ trois trimestres après cette séparation il prit à ces chenapans une nouvelle lubie, qui, jointe aux premiers brigandages qu'ils avaient commis, attira sur eux le malheur et faillit à causer la ruine de la colonie tout entière. Les trois nouveaux associés commencèrent, à ce qu'il paraît, à se fatiguer de la vie laborieuse qu'ils menaient sans espoir d'améliorer leur condition; il leur vint la fantaisie de faire un voyage au continent d'où venaient les Sauvages, afin d'essayer s'ils ne pourraient pas réussir à s'emparer de quelques prisonniers parmi les naturels du pays, les emmener dans leur plantation, et se décharger sur eux des travaux les plus pénibles.