Ce projet n'était pas mal entendu s'ils se fussent bornés à cela; mais ils ne faisaient rien et ne se proposaient rien où il n'y eût du mal soit dans l'intention, soit dans le résultat; et, si je puis dire mon opinion, il semblait qu'ils fussent placés sous la malédiction du Ciel; car si nous n'accordons pas que des crimes visibles sont poursuivis de châtiments visibles, comment concilierons-nous les événements avec la justice divine? Ce fut sans doute en punition manifeste de leurs crimes de rébellion et de piraterie qu'ils avaient été amenés à la position où ils se trouvaient; mais bien loin de montrer le moindre remords de ces crimes, ils y ajoutaient de nouvelles scélératesses.; telles que cette cruauté monstrueuse de blesser un pauvre esclave parce qu'il n'exécutait pas ou peut-être ne comprenait pas l'ordre qui lui était donné, de le blesser de telle manière, que sans nul doute il en est resté estropié toute sa vie, et dans un lieu où il n'y avait pour le guérir ni chirurgien, ni médicaments; mais le pire de tout ce fut leur dessein sanguinaire, c'est-à-dire, tout bien jugé, leur meurtre intentionnel, car, à coup sûr, c'en était un, ainsi que plus tard leur projet concerté d'assassiner de sang-froid les Espagnols durant leur sommeil.

Je laisse les réflexions, et je reprends mon récit. Les trois garnements vinrent un matin trouver les Espagnols, et en de très-humbles termes demandèrent instamment à être admis à leur parler. Ceux-ci consentirent volontiers à entendre ce qu'ils avaient à leur dire. Voilà de quoi il s'agissait:—«Nous sommes fatigués, dirent-ils, de la vie que nous menons; nous ne sommes pas assez habiles pour faire nous-mêmes tout ce dont nous avons besoin; et, manquant d'aide, nous aurions à redouter de mourir de faim; mais si vous vouliez nous permettre de prendre l'un des canots dans lesquels vous êtes venus, et nous donner les armes et les munitions nécessaires pour notre défense, nous gagnerions la terre ferme pour chercher fortune, et nous vous délivrerions ainsi du soin de nous pourvoir de nouvelles provisions.»

Les Espagnols étaient assez enchantés d'en être débarrassés. Cependant ils leur représentèrent avec franchise qu'ils allaient courir à une mort certaine, et leur dirent qu'eux-mêmes avaient éprouvé de telles souffrances sur le continent, que, sans être prophètes, ils pouvaient leur prédire qu'ils y mourraient de faim ou y seraient assassinés. Ils les engagèrent à réfléchir à cela.

Ces hommes répondirent audacieusement qu'ils mourraient de faim s'ils restaient, car ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler. Que lorsqu'ils seraient là-bas le pire qui pourrait leur arriver c'était de périr d'inanition; que si on les tuait, tant serait fini pour eux; qu'ils n'avaient ni femmes ni enfants pour les pleurer. Bref, ils renouvelèrent leur demande avec instance, déclarant que de toute manière ils partiraient, qu'on leur donnât ou non des armes.

Les Espagnols leur dirent, avec beaucoup de bonté, que, s'ils étaient absolument décidés à partir, ils ne devaient pas se mettre en route dénués de tout et sans moyens de défense; et que, bien qu'il leur fût pénible de se défaire de leurs armes à feu, n'en ayant pas assez pour eux-mêmes, cependant ils leur donneraient deux mousquets, un pistolet, et de plus un coutelas et à chacun une hachette; ce qu'ils jugeaient devoir leur suffire.

En un mot, les Anglais acceptèrent cette offre; et, les Espagnols leur ayant cuit assez de pain pour subsister pendant un mois et leur ayant donné autant de viande de chèvre qu'ils en pourraient manger pendant qu'elle serait fraîche, ainsi qu'un grand panier de raisins secs, une cruche d'eau douce et un jeune chevreau vivant, ils montèrent hardiment dans un canot pour traverser une mer qui avait au moins quarante milles de large.

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Ce canot était grand, et aurait pu aisément transporter quinze ou vingt hommes: aussi ne pouvaient-ils le manœuvrer que difficilement; toutefois, à la faveur d'une bonne brise et du flot de la marée, ils s'en tirèrent assez bien. Ils s'étaient fait un mât d'une longue perche, et une voile de quatre grandes peaux de bouc séchées qu'ils avaient cousues ou lacées ensemble; et ils étaient partis assez joyeusement. Les Espagnols leur crièrent—«buen viage». Personne ne pensait les revoir.

Les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres, ainsi que les deux honnêtes Anglais qui étaient restés:—«Quelle vie tranquille et confortable nous menons maintenant que ces trois turbulents compagnons sont partis!—Quant à leur retour, c'était la chose la plus éloignée de leur pensée. Mais voici qu'après vingt-deux jours d'absence, un des Anglais, qui travaillait dehors à sa plantation, apperçoit au loin trois étrangers qui venaient à lui: deux d'entre eux portaient un fusil sur l'épaule.

L'Anglais s'enfuit comme s'il eût été ensorcelé. Il accourut bouleversé et effrayé vers le gouverneur espagnol, et lui dit qu'ils étaient touts perdus; car des étrangers avaient débarqué dans l'île: il ne put dire qui ils étaient. L'Espagnol, après avoir réfléchi un moment, lui répondit:—«Que voulez-vous dire? Vous ne savez pas qui ils sont? mais ce sont des Sauvages sûrement.»—«Non, non, répartit l'Anglais, ce sont des hommes vêtus et armés.—«Alors donc, dit l'Espagnol, pourquoi vous mettez-vous en peine? Si ce ne sont pas des Sauvages, ce ne peut être que des amis, car il n'est pas de nation chrétienne sur la terre qui ne soit disposée à nous faire plutôt du bien que du mal.»