Pendant qu'ils discutaient ainsi arrivèrent les trois Anglais, qui, s'arrêtant en dehors du bois nouvellement planté, se mirent à les appeler. On reconnut aussitôt leur voix, et tout le merveilleux de l'aventure s'évanouit. Mais alors l'étonnement se porta sur un autre objet, c'est-à-dire qu'on se demanda quels étaient leur dessein et le motif de leur retour.

Bientôt on fit entrer nos trois coureurs, et on les questionna sur le lieu où ils étaient allés et sur ce qu'ils avaient fait. En peu de mots ils racontèrent tout leur voyage. Ils avaient, dirent-ils, atteint la terre en deux jours ou un peu moins; mais, voyant les habitants alarmés à leur approche et s'armant de leurs arcs et de leurs flèches pour les combattre, ils n'avaient pas osé débarquer, et avaient fait voile au Nord pendant six au sept heures; alors ils étaient arrivés à un grand chenal, qui leur fit reconnaître que la terre qu'on découvrait de notre domaine n'était pas le continent, mais une île. Après être entrés dans ce bras de mer, ils avaient apperçu une autre île à droite, vers le Nord, et plusieurs autres à l'Ouest. Décidés à aborder n'importe où, ils s'étaient dirigés vers l'une des îles situées à l'Ouest, et étaient hardiment descendus au rivage. Là ils avaient trouvé des habitants affables et bienveillants, qui leur avaient donné quantité de racines et quelques poissons secs, et s'étaient montrés très-sociables. Les femmes aussi bien que les hommes s'étaient empressés de les pourvoir de touts les aliments qu'ils avaient pu se procurer, et qu'ils avaient apportés de fort loin sur leur tête.

Ils demeurèrent quatre jours parmi ces naturels. Leur ayant demandé par signes, du mieux qu'il leur était possible, quelles étaient les nations environnantes, ceux-ci répondirent que presque de touts côtés habitaient des peuples farouches et terribles qui, à ce qu'ils leur donnèrent à entendre, avaient coutume de manger des hommes. Quant à eux, ils dirent qu'ils ne mangeaient jamais ni hommes ni femmes excepté ceux qu'ils prenaient à la guerre; puis, ils avouèrent qu'ils faisaient de grands festins avec la chair de leurs prisonniers.

Les Anglais leur demandèrent à quelle époque ils avaient fait un banquet de cette nature; les Sauvages leur répondirent qu'il y avait de cela deux lunes, montrant la lune, puis deux de leurs doigts; et que leur grand Roi avait deux cents prisonniers de guerre qu'on engraissait pour le prochain festin. Nos hommes parurent excessivement désireux de voir ces prisonniers; mais les autres, se méprenant, s'imaginèrent qu'ils désiraient qu'on leur en donnât pour les emmener et les manger, et leur firent entendre, en indiquant d'abord le soleil couchant, puis le levant, que le lendemain matin au lever du soleil ils leur en amèneraient quelques-uns. En conséquence, le matin suivant ils amenèrent cinq femmes et onze hommes,—et les leur donnèrent pour les transporter avec eux,—comme on conduirait des vaches et des bœufs à un port de mer pour ravitailler un vaisseau.

Tout brutaux et barbares que ces vauriens se fussent montrés chez eux, leur cœur se souleva à cette vue, et ils ne surent que résoudre: refuser les prisonniers c'eût été un affront sanglant pour la nation sauvage qui les leur offrait; mais qu'en faire, ils ne le savaient. Cependant après quelques débats ils se déterminèrent à les accepter, et ils donnèrent en retour aux Sauvages qui les leur avaient amenés une de leurs hachettes, une vieille clef, un couteau et six ou sept de leurs balles: bien qu'ils en ignorassent l'usage, ils en semblèrent extrêmement satisfaits; puis, les Sauvages ayant lié sur le dos les mains des pauvres créatures, ils les traînèrent dans le canot.

Les Anglais furent obligés de partir aussitôt après les avoir reçus, car ceux qui leur avaient fait ce noble présent se seraient, sans aucun doute, attendus à ce que le lendemain matin, ils se missent à l'œuvre sur ces captifs, à ce qu'ils en tuassent deux ou trois et peut-être à ce qu'ils les invitassent à partager leur repas.

Mais, ayant pris congé des Sauvages avec tout le respect et la politesse possibles entre gens qui de part et d'autre n'entendent pas un mot de ce qu'ils se disent, ils mirent à la voile et revinrent à la première île, où en arrivant ils donnèrent la liberté à huit de leurs captifs, dont ils avaient un trop grand nombre.

Pendant le voyage, ils tâchèrent d'entrer en communication avec leurs prisonniers; mais il était impossible de leur faire entendre quoi que ce fût. À chaque chose qu'on leur disait, qu'on leur donnait ou faisait, ils croyaient qu'on allait les tuer. Quand ils se mirent à les délier, ces pauvres misérables jetèrent de grands cris, surtout les femmes; comme si déjà elles se fussent senti le couteau sur la gorge, s'imaginant qu'on ne les détachait que pour les assassiner.

Il en était de même si on leur donnait à manger; ils en concluaient que c'était de peur qu'ils ne dépérissent et qu'ils ne fussent pas assez gras pour être tués. Si l'un d'eux était regardé d'une manière plus particulière, il s'imaginait que c'était pour voir s'il était le plus gras et le plus propre à être tué le premier. Après même que les Anglais les eurent amenés dans l'île et qu'ils eurent commencé à en user avec bonté à leur égard et à les bien traiter, ils ne s'en attendirent pas moins chaque jour à servir de dîner ou de souper à leurs nouveaux maîtres.

Quand les trois aventuriers eurent terminé cet étrange récit ou journal de leur voyage, les Espagnols leur demandèrent où était leur nouvelle famille. Ils leur répondirent qu'ils l'avaient débarquée et placée dans l'une de leurs huttes et qu'ils étaient venus demander quelques vivres pour elle. Sur quoi les Espagnols et les deux autres Anglais, c'est-à-dire la colonie tout entière, résolurent d'aller la voir, et c'est ce qu'ils firent: le père de VENDREDI les accompagna.