N'importe par quelle voie ce navire leur était tombé entre les mains, nous l'avions acquis honnêtement, pensions-nous, quoique, je l'avoue, nous n'eussions pas examiné la chose aussi exactement que nous le devions; car nous n'avions fait aucune question aux matelots, qui, si nous les avions sondés, se seraient assurément coupés dans leurs récits, se seraient démentis réciproquement, peut-être contredits eux-mêmes: et d'une manière ou d'une autre nous auraient donné lieu de les suspecter. L'homme nous avait montré un contrat de vente du navire à un certain Emmanuel Clostershoven ou quelque nom semblable, forgé comme tout le reste je suppose, qui soi-disant était le sien, ce que nous n'avions pu mettre en doute; et, un peu trop inconsidérément ou du moins n'ayant aucun soupçon de la chose, nous avions conclu le marché.

Quoi qu'il en fût, après cet achat nous enrôlâmes des marins anglais et hollandais, et nous nous déterminâmes à faire un second voyage dans le Sud-Est pour aller chercher des clous de girofle et autres épices aux îles Philippines et aux Moluques. Bref, pour ne pas remplir de bagatelles cette partie de mon histoire, quand la suite en est si remarquable, je passai en tout six ans dans ces contrées, allant et revenant et trafiquant de port en port avec beaucoup de succès. La dernière année j'entrepris avec mon partner, sur le vaisseau ci-dessus mentionné, un voyage en Chine, convenus que nous étions d'aller d'abord à Siam pour y acheter du riz.

Dans cette expédition, contrariés par les vents, nous fûmes obligés de louvoyer long-temps çà et là dans le détroit de Malacca et parmi les îles, et comme nous sortions de ces mers difficiles nous nous apperçûmes que le navire avait fait une voie d'eau: malgré toute notre habileté nous ne pouvions découvrir où elle était. Cette avarie nous força de chercher quelque part, et mon partner, qui connaissait le pays mieux que moi, conseilla au capitaine d'entrer dans la rivière de Camboge, car j'avais fait capitaine le lieutenant anglais, un M. Thompson, ne voulant point me charger du commandement du navire. Cette rivière coule au nord de la grande baie ou golfe qui remonte jusqu'à Siam.

RENCONTRE DU CANONNIER

Tandis que nous étions mouillés là, allant souvent à terre me récréer, un jour vint à moi un Anglais, second canonnier, si je ne me trompe, à bord d'un navire de la compagnie des Indes Orientales, à l'ancre plus haut dans la même rivière près de la ville de Camboge ou à Camboge même. Qui l'avait amené en ce lieu? Je ne sais; mais il vint à moi, et, m'adressant la parole en anglais:—«Sir, dit-il, vous m'êtes étranger et je vous le suis également; cependant j'ai à vous dire quelque chose qui vous touche de très-près.»

Je le regardai long-temps fixement, et je crus d'abord le reconnaître; mais je me trompais.—«Si cela me touche de très-près, lui dis-je, et ne vous touche point vous-même, qui vous porte à me le communiquer?»—«Ce qui m'y porte c'est le danger imminent où vous êtes, et dont je vois que vous n'avez aucune connaissance.»—«Tout le danger où je suis, que je sache, c'est que mon navire a fait une voie d'eau que je ne puis trouver; mais je me propose de le mettre à terre demain pour tâcher de la découvrir.»—«Mais, Sir, répliqua-t-il, qu'il ait fait ou non une voie, que vous l'ayez trouvée ou non, vous ne serez pas si fou que de le mettre à terre demain quand vous aurez entendu ce que j'ai à vous dire. Savez-vous, Sir, que la ville de Camboge n'est guère qu'à quinze lieues plus haut sur cette rivière et qu'environ à cinq lieues de ce côté il y a deux gros bâtiments anglais et trois hollandais?»—«Eh bien! qu'est-ce que cela me fait, à moi? repartis-je.»—«Quoi! Sir, reprit-il, appartient-il à un homme qui cherche certaine aventure comme vous faites d'entrer dans un port sans examiner auparavant quels vaisseaux s'y trouvent, et s'il est de force à se mesurer avec eux? Je ne suppose pas que vous pensiez la partie égale.»—Ce discours m'avait fort amusé, mais pas effrayé le moins du monde, car je ne savais ce qu'il signifiait. Et me tournant brusquement vers notre inconnu, je lui dis:—«Sir, je vous en prie, expliquez-vous; je n'imagine pas quelle raison je puis avoir de redouter les navires de la Compagnie, ou des bâtiments hollandais: je ne suis point interlope. Que peuvent-ils avoir à me dire?»

Il prit un air moitié colère, moitié plaisant, garda un instant le silence, puis souriant:—«Fort bien, Sir, me dit-il, si vous vous croyez en sûreté, à vos souhaits! je suis pourtant fâché que votre destinée vous rende sourd à un bon avis; sur l'honneur, je vous l'assure, si vous ne regagnez pas la mer immédiatement vous serez attaqué à la prochaine marée par cinq chaloupes bien équipées, et peut-être, si l'on vous prend, serez-vous pendus comme pirates, sauf à informer après. Sir, je pensais trouver un meilleur accueil en vous rendant un service d'une telle importance.»—«Je ne saurais être méconnaissant d'aucun service, ni envers aucun homme qui me témoigne de l'intérêt; mais cela passe ma compréhension, qu'on puisse avoir un tel dessein contre moi. Quoi qu'il en soit, puisque vous me dites qu'il n'y a point de temps à perdre, et qu'on ourdit contre moi quelque odieuse trame, je retourne à bord sur-le champ et je remets immédiatement à la voile, si mes hommes peuvent étancher la voie d'eau ou si malgré cela nous pouvons tenir la mer. Mais, Sir, partirai-je sans savoir la raison de tout ceci? Ne pourriez-vous me donner là-dessus quelques lumières?»

«—Je ne puis vous conter qu'une partie de l'affaire, Sir, me dit-il; mais j'ai là avec moi un matelot hollandais qui à ma prière, je pense, vous dirait le reste si le temps le permettait. Or le gros de l'histoire, dont la première partie, je suppose, vous est parfaitement connue, c'est que vous êtes allés avec ce navire à Sumatra; que là votre capitaine a été massacré par les Malais avec trois de ces gens, et que vous et quelques-uns de ceux qui se trouvaient à bord avec vous, vous vous êtes enfui avec le bâtiment, et depuis vous vous êtes faits Pirates. Voilà le fait en substance, et vous allez être touts saisis comme écumeurs, je vous l'assure, et exécutés sans autre forme de procès; car, vous le savez, les navires marchands font peu de cérémonies avec les forbans quand ils tombent en leur pouvoir.»

—«Maintenant vous parlez bon anglais, lui dis-je, et je vous remercie; et quoique je ne sache pas que nous ayons rien fait de semblable, quoique je sois sûr d'avoir acquis honnêtement et légitimement ce vaisseau[21], cependant, puisqu'un pareil coup se prépare, comme vous dites, et que vous me semblez sincère, je me tiendrai sur mes gardes.»—«Non, Sir, reprit-il, je ne vous dis pas de vous mettre sur vos gardes: la meilleure précaution est d'être hors de danger. Si vous faites quelque cas de votre vie et de celle de vos gens, regagnez la mer sans délai à la marée haute; comme vous aurez toute une marée devant vous, vous serez déjà bien loin avant que les cinq chaloupes puissent descendre, car elles ne viendront qu'avec le flux, et comme elles sont à vingt milles plus haut, vous aurez l'avance de près de deux heures sur elles par la différence de la marée, sans compter la longueur du chemin. En outre, comme ce sont des chaloupes seulement, et non point des navires, elles n'oseront vous suivre au large, surtout s'il fait du vent.»

—«Bien, lui dis-je, vous avez été on ne peut plus obligeant en cette rencontre: que puis-je faire pour votre récompense?»—«Sir, répondit-il, vous ne pouvez avoir grande envie de me récompenser, vous n'êtes pas assez convaincu de la vérité de tout ceci: je vous ferai seulement une proposition: il m'est dû dix-neuf mois de paie à bord du navire le ***, sur lequel je suis venu d'Angleterre, et il en est dû sept au Hollandais qui est avec moi; voulez-vous nous en tenir compte? nous partirons avec vous. Si la chose en reste là, nous ne demanderons rien de plus; mais s'il advient que vous soyez convaincu que nous avons sauvé, et votre vie, et le navire, et la vie de tout l'équipage, nous laisserons le reste à votre discrétion.»