J'y tôpai sur-le-champ, et je m'en allai immédiatement à bord, et les deux hommes avec moi. Aussitôt que j'approchai du navire, mon partner, qui ne l'avait point quitté, accourut sur le gaillard d'arrière et tout joyeux me cria:—«O ho! O ho! nous avons bouché la voie»—«Tout de bon? lui dis-je; béni soit Dieu! mais qu'on lève l'ancre en toute hâte.»—«Qu'on lève l'ancre! répéta-t-il, qu'entendez-vous par là? Qu'y a-t-il?» «Point de questions, répliquai-je; mais tout le monde à l'œuvre, et qu'on lève l'ancre sans perdre une minute.»—Frappé d'étonnement, il ne laissa pas d'appeler le capitaine, et de lui ordonner incontinent de lever l'ancre, et quoique la marée ne fût pas entièrement montée, une petite brise de terre soufflant, nous fîmes route vers la mer. Alors j'appelai mon partner dans la cabine et je lui contai en détail mon aventure, puis nous fîmes venir les deux hommes pour nous donner le reste de l'histoire. Mais comme ce récit demandait beaucoup de temps, il n'était pas terminé qu'un matelot vint crier à la porte de la cabine, de la part du capitaine, que nous étions chassés.—«Chassés! m'écriai-je; comment et par qui?»—«Par cinq sloops, ou chaloupes, pleines de monde.»—«Très-bien! dis-je; il paraît qu'il y a du vrai là-dedans.»—Sur-le-champ je fis assembler touts nos hommes, et je leur déclarai qu'on avait dessein de se saisir du navire pour nous traiter comme des pirates; puis je leur demandai s'ils voulaient nous assister et se défendre. Ils répondirent joyeusement, unanimement, qu'ils voulaient vivre et mourir avec nous. Sur ce, je demandai au capitaine quel était à son sens la meilleure marche à suivre dans le combat, car j'étais résolu à résister jusqu'à la dernière goutte de mon sang.—«Il faut, dit-il, tenir l'ennemi à distance avec notre canon, aussi long-temps que possible, puis faire pleuvoir sur lui notre mousqueterie pour l'empêcher de nous aborder; puis, ces ressources épuisées, se retirer dans nos quartiers; peut-être n'auront-ils point d'instruments pour briser nos cloisons et ne pourront-ils pénétrer jusqu'à nous.»
Là-dessus notre canonnier reçut l'ordre de transporter deux pièces à la timonerie, pour balayer le pont de l'avant à l'arrière, et de les charger de balles, de morceaux de ferraille, et de tout ce qui tomberait sous la main. Tandis que nous nous préparions au combat, nous gagnions toujours le large avec assez de vent, et nous appercevions dans l'éloignement les embarcations, les cinq grandes chaloupes qui nous suivaient avec toute la voile qu'elles pouvaient faire.
Deux de ces chaloupes, qu'à l'aide de nos longues-vues nous reconnûmes pour anglaises, avaient dépassé les autres de près de deux lieues, et gagnaient considérablement sur nous; à n'en pas douter, elles voulaient nous joindre; nous tirâmes donc un coup de canon à poudre pour leur intimer l'ordre de mettre en panne et nous arborâmes un pavillon blanc, comme pour demander à parlementer; mais elles continuèrent de forcer de voiles jusqu'à ce qu'elles vinssent à portée de canon. Alors nous amenâmes le pavillon blanc auquel elles n'avaient point fait réponse, et, déployant le pavillon rouge, nous tirâmes sur elles à boulets. Sans en tenir aucun compte elles poursuivirent. Quand elles furent assez près pour être hélées avec le porte-voix que nous avions à bord nous les arraisonnâmes, et leur enjoignîmes de s'éloigner, que sinon mal leur en prendrait.
Ce fut peine perdue, elles n'en démordirent point, et s'efforcèrent d'arriver sous notre poupe comme pour nous aborder par l'arrière. Voyant qu'elles étaient résolues à tenter un mauvais coup, et se fiaient sur les forces qui les suivaient, je donnai l'ordre de mettre en panne afin de leur présenter le travers, et immédiatement on leur tira cinq coups de canon, dont un avait été pointé si juste qu'il emporta la poupe de la chaloupe la plus éloignée, ce qui mit l'équipage dans la nécessité d'amener toutes les voiles et de se jeter sur l'avant pour empêcher qu'elle ne coulât; elle s'en tint là, elle en eut assez; mais la plus avancée n'en poursuivant pas moins sa course, nous nous préparâmes à faire feu sur elle en particulier.
Dans ces entrefaites, une des trois qui suivaient, ayant devancé les deux autres, s'approcha de celle que nous avions désemparée pour la secourir, et nous la vîmes ensuite en recueillir l'équipage. Nous hélâmes de nouveau la chaloupe la plus proche, et lui offrîmes de nouveau une trêve pour parlementer, afin de savoir ce qu'elle nous voulait: pour toute réponse elle s'avança sous notre poupe. Alors notre canonnier, qui était un adroit compagnon, braqua ses deux canons de chasse et fit feu sur elle; mais il manqua son coup, et les hommes de la chaloupe, faisant des acclamations et agitant leurs bonnets, poussèrent en avant. Le canonnier, s'étant de nouveau promptement apprêté, fit feu sur eux une seconde fois. Un boulet, bien qu'il n'atteignît pas l'embarcation elle-même, tomba au milieu des matelots, et fit, nous pûmes le voir aisément, un grand ravage parmi eux. Incontinent nous virâmes lof pour lof; nous leur présentâmes la hanche, et, leur ayant lâché trois coups de canon nous nous apperçûmes que la chaloupe était presque mise en pièces; le gouvernail entre autres et un morceau de la poupe avaient été emportés; ils serrèrent donc leurs voiles immédiatement, jetés qu'ils étaient dans une grande confusion.
AFFAIRE DES CINQ CHALOUPES
Pour compléter leur désastre notre canonnier leur envoya deux autres coups; nous ne sûmes où ils frappèrent, mais nous vîmes la chaloupe qui coulait bas. Déjà plusieurs hommes luttaient avec les flots.—Sur-le-champ je fis mettre à la mer et garnir de monde notre pinace, avec ordre de repêcher quelques-uns de nos ennemis s'il était possible, et de les amener de suite à bord, parce que les autres chaloupes commençaient à s'approcher. Nos gens de la pinace obéirent et recueillirent trois pauvres diables, dont l'un était sur le point de se noyer: nous eûmes bien de la peine à le faire revenir à lui. Aussitôt qu'ils furent rentrés à bord, nous mîmes toutes voiles dehors pour courir au large, et quand les trois autres chaloupes eurent rejoint les deux premières, nous vîmes qu'elles avaient levé la chasse.
Ainsi délivré d'un danger qui, bien que j'en ignorasse la cause, me semblait beaucoup plus grand que je ne l'avais appréhendé, je fis changer de route pour ne point donner à connaître où nous allions. Nous mîmes donc le cap à l'Est, entièrement hors de la ligne suivie par les navires européens chargée pour la Chine ou même tout autre lieu en relation commerciale avec les nations de l'Europe.
Quand nous fûmes au large nous consultâmes avec les deux marins, et nous leur demandâmes d'abord ce que tout cela pouvait signifier. Le Hollandais nous mit tout d'un coup dans le secret, en nous déclarant que le drille qui nous avait vendu le navire, comme on sait, n'était rien moins qu'un voleur qui s'était enfui avec. Alors il nous raconta comment le capitaine, dont il nous dit le nom que je ne puis me remémorer aujourd'hui, avait été traîtreusement massacré par les naturels sur la côte de Malacca, avec trois de ses hommes, et comment lui, ce Hollandais, et quatre autres s'étaient réfugiés dans les bois, où ils avaient erré bien long-temps, et d'où lui seul enfin s'était échappé d'une façon miraculeuse en atteignant à la nage un navire hollandais, qui, naviguant près de la côte en revenant de Chine, avait envoyé sa chaloupe à terre pour faire aiguade. Cet infortuné n'avait pas osé descendre sur le rivage où était l'embarcation; mais, dans la nuit, ayant gagné l'eau un peu au-delà, après avoir nagé fort long-temps, à la fin il avait été recueilli par la chaloupe du navire.
Il nous dit ensuite qu'il était allé à Batavia, où ayant abandonné les autres dans leur voyage, deux marins appartenant à ce navire étaient arrivés; il nous conta que le drôle qui s'était enfui avec le bâtiment l'avait vendu au Bengale à un ramassis de pirates qui, partis en course, avaient déjà pris un navire anglais et deux hollandais très-richement chargés.