De plus en plus, il vit clair; de plus en plus il s'indigna qu'un adorable cœur de femme eût été brisé pour quelques rares heures de plaisir, avec tant d'insouciance et de cruauté. Lionel lui fit l'effet d'un géant malfaisant qui déracinerait tout un arbre, simplement pour en cueillir une fleur, puis qui laisserait la fraîche et frémissante verdure se flétrir et mourir sur le sol. Il lui devint impossible de faire l'éloge de son ami, d'interpréter au mieux sa conduite. Cependant il ne le trahit pas, ne dit rien de ce qu'il savait ni de ce qu'il pensait. Il se contenta de n'en plus parler.
Presque tous les jours, il allait à Clamart. Ses visites, qui d'abord la gênaient, devinrent pour Renée une diversion très douce. Elles l'empêchèrent de s'abandonner aux extrémités de désespoir, qui, dans sa navrante solitude, l'eussent conduite peut-être à la folie, à la maladie ou au suicide. Au contact de l'esprit charmant de ce parfait homme du monde, les goûts intellectuels, le plaisir des fines causeries, si vifs chez Renée, se réveillèrent. Les sujets interdits pour elle autrefois, comme jeune fille, pouvaient être effleurés entre eux, et étendaient à l'infini le champ de leur conversation. C'était une nouveauté piquante de parler du monde, de la vie, de l'amour, et une profonde satisfaction de voir avec quel respect, malgré leur étrange situation, Fabrice traitait devant elle les questions un peu hasardées. Puis on causait religion, philosophie, littérature. M. de Ligneul se montra, sinon dévot, du moins croyant, et ce fut une surprise le jour où Renée découvrit qu'il était protestant, comme sa mère: un Ligneul, au seizième siècle, ayant suivi, sur le champ de bataille d'Ivry, le panache blanc de Henri IV.
Presque toutes les fois, Fabrice apportait un livre. On s'asseyait dans le jardin, sous l'acacia touffu, parmi le parfum des rosiers et le vol vibrant des abeilles. Les grands bois calmes dressaient tout auprès leurs cimes, et, dans le bleu pur du ciel, flottaient de légers nuages blancs. Renée brodait une brassière, ourlait une fine chemise, grande comme la main, et Fabrice lui lisait des vers. Il lui relut tout Musset, il lui fit connaître Leconte de Lisle; il apporta même des poètes anglais, Swinburne, Shelley, Byron, dans leur langue originale, qu'il prononçait fort bien et que Renée entendait à merveille.
Elle apprécia les beaux poèmes plus qu'elle n'avait fait jusqu'alors. La précision un peu froide, l'élégance si rigoureuse et si châtiée, la pauvreté relative de la langue française, lui donnaient autrefois l'idée que les nuances infinies des sentiments, que le vague des sensations, ne pouvaient être rendus par la plume du poète aussi vivement que par la palette inépuisablement variée du peintre ou par les fantaisies divines du musicien. Elle reconnut son erreur. Elle s'émerveilla en voyant combien la tendresse et la douleur rendent le génie ingénieux à combiner des syllabes rebelles, à faire chanter et pleurer les longs et lourds alexandrins. Et, toute hantée par la lente harmonie des strophes, par l'allure rythmée des grands vers, par le double écho de la rime, un jour elle prit un crayon, et, tout d'une traite, fixa, dans ce langage nouveau pour elle, le premier, le plus cher souvenir de sa trop courte histoire d'amour. Ce fut le récit de cet après-midi à Versailles où elle s'était donnée à Lionel; cet après-midi voilé d'hiver, où, si souvent, elle avait prononcé le mot de rêve, et qui, en effet, avait passé comme un songe, sans que jamais depuis elle en retrouvât l'impression d'ivresse délicieuse et mystique.
Et voici ce qu'elle écrivit:
«Un rêve...» te disais-je. Et je ne pouvais croire,
Cependant, qu'un seul jour épuisât mon bonheur,
Et qu'il fût sur la terre une nuit aussi noire
Que celle où je descends, gardant dans ma mémoire