«Oh! vraiment, je souffre trop!
«Adieu, mon Lionel. Je te rends ton baiser. Oui, je veux être sincère: tu as écrit que tu me prenais contre ton cœur, et, dans ma pensée, j'y suis restée longtemps...»
X
LA torture morale subie par Renée dans les alternatives de tendresse et d'oubli que lui infligea Lionel, était cruelle au dernier point pour son âme franche. En s'apercevant de sa grossesse, elle avait senti tournoyer dans sa pensée tout un cortège de terreurs. Elle avait craint le déshonneur, la malédiction de son père, la mort subite de sa mère désespérée. Pourtant rien, parmi ses imaginations les plus sombres d'alors, ne pouvait être comparé au noir abîme de mystérieuse désolation dans lequel son âme s'enfonçait. L'être aimé, dont le cher visage se détachait jadis si brillant et si clair sur un fond lumineux d'azur et de ciel, devenait une misérable énigme, qu'elle n'osait même pas pénétrer, tant elle tremblait d'en sonder le néant. Ah! si c'était seulement le génie de Lionel dont elle avait douté!... Mais non, c'était le cœur même de son amant qu'elle redoutait d'interroger. Quelle froide poussière y trouverait-elle, au lieu du sang généreux et brûlant qui—à ce qu'elle croyait jadis—le faisait battre, dans leurs étreintes, contre sa propre poitrine?
Et nulle parole, vraiment, ne saurait peindre sa profonde douleur, cette douleur que Fabrice de Ligneul comprenait tout entière, et qu'il commençait à partager dans le doute et l'étonnement où le jetait l'étrange conduite de son ami.
Car Fabrice avait tenu sa promesse. Il venait souvent à Clamart. Renée maintenant connaissait son pas, son coup de sonnette. Elle épiait avec impatience l'heure de son arrivée. Elle pouvait parler avec lui de Lionel! C'était un peu de son amant qui soudain surgissait dans le désert de sa demeure et de son âme, lorsque le jeune homme s'asseyait à ses côtés et l'entretenait de l'absent. Jamais, ni l'un ni l'autre, ils n'en disaient du mal. L'ancien camarade de collège, qui, jadis, se voyait toujours enlever la première place et les premiers prix par l'extrême facilité de travail de son rival Duplessier, conservait toujours l'admiration généreuse que, dès les bancs de la classe, il lui avait vouée. Il disait parfois à la jeune femme: «Voyez-vous, madame, il ne faut pas espérer que l'amour remplisse longtemps seul la vie de Lionel. Je crois que sa passion dominante sera une patriotique ambition. Je vois en lui une sorte de Romain héroïque, qui s'efforce de dompter sans cesse les dispositions tendres de son âme. C'est le secret de sa froideur et de votre souffrance. Vous êtes assez grande et assez noble pour le comprendre. Je suis sûr qu'il vous aime bien plus qu'il ne veut le laisser voir. S'il vous sacrifie, c'est en vous adorant.»
Le doute vint cependant pour Fabrice comme pour Renée, pour l'ami comme pour l'amante. Mais plus ce doute déchirant grandissait dans leurs âmes, plus leurs lèvres étaient éloquentes à plaider l'un pour l'autre et chacun pour soi-même la cause de celui qui leur était si cher. M. de Ligneul, en particulier, revenait avec des termes toujours plus enthousiastes sur les qualités de son ami, même alors que Renée cessait de faire chorus, et le regardait tristement et silencieusement, ses yeux meurtris, cernés, brûlant d'une flamme pénible et fixe dans son visage pâli.
C'est que maintenant Fabrice avait peur de lui-même. C'est qu'il sentait grandir en lui un sentiment dont sa délicate conscience s'épouvantait. S'il allait aimer la femme de son ami! S'il allait être assez lâche pour le laisser voir, ou assez infâme pour noircir l'amant aux yeux de la maîtresse par de perfides insinuations. Cela ne lui eût pas été difficile, sans sortir de la vérité. Ne conservait-il pas, présentes à sa mémoire, les conversations cyniques de Lionel, les paroles par lesquelles celui-ci l'avait tout d'abord invité à Clamart, manquant si profondément de respect à cette fière jeune femme qu'il représentait comme une créature entretenue? Ne connaissait-il pas les secrètes débauches de Lionel, dont les sens blasés trouvaient Renée trop naïve et trop pure—il le lui avait dit à lui-même dans une ignoble confidence. Enfin ne venait-il pas de recevoir une lettre où Lionel se vantait de tromper actuellement, sous son propre toit, un ami qui le recevait avec la plus cordiale hospitalité—ce même ami, dont la femme, Isabelle, avait la première fait connaître à Renée l'amertume de la jalousie? Et lorsque la jeune femme demandait à M. de Ligneul des détails sur les parents de Lionel, sur ce terrible père qui défendait à son fils d'épouser celle qu'il avait compromise, Fabrice n'aurait-il pas pu répondre par le récit de scènes dont il avait été témoin: Ce même père, homme intelligent et distingué, mais faible, courbant timidement l'échine devant la hauteur insolente de son fils; ce vieux monsieur Lionel Duplessier si complètement effacé par le tapage dont s'entourait le jeune Lionel Duplessier, qu'il suppliait celui-ci de signer toujours avec ses deux prénoms,—Lionel-Adolphe,—afin que sa personnalité ne se perdît pas absolument dans la jeune renommée envahissante à laquelle depuis peu tout allait, la réputation du vieillard, les félicitations qu'on lui adressait sur ses écrits et jusqu'à des lettres confidentielles. Non, ce n'est pas Fabrice qui pouvait prendre au sérieux la soumission de son ami ni les scrupules de son respect filial. Lorsque Renée lui en parlait, il était stupéfait d'une telle hardiesse dans le mensonge.