«Es-tu bien sûr que je le sois encore? Ah! Lionel, peut-être trouverai-je enfin, dans mon désespoir même, la force de me défendre contre toi.

«Car je dois me défendre, je dois me reprendre. Tu me tues, tu me brises, tu m'anéantis moralement. J'avais rêvé que ton amour serait une force. J'étais pleine d'énergie, d'ambition, d'espérance, de gaîté, quand je suis allée un jour mettre ma main dans la tienne, et te dire avec tant d'imprudence et de sincérité: «Je crois en vous, faisons alliance.» Et que tu m'as répondu: «C'est impossible, car je vous aime.»

«Tu le sais bien, c'est ainsi que je te plaisais, et peut-être que maintenant, si tu te trouves désappointé, c'est que, par l'inquiétude et l'étonnement que m'a causés la découverte de ton inconcevable faiblesse morale, ma propre ardeur, qui te charmait, s'est éteinte et s'est effacée.

«Tu m'apparaissais comme une sorte de Girondin, mais plus mâle et plus décidé, comme un tribun patriotique et généreux, comme un philosophe ardemment épris de l'idée, impatient de la convertir en faits, surtout comme une intelligence dévouée planant au-dessus des avilissants égoïsmes de notre époque. Je me faisais la plus haute idée de la façon dont tu devais comprendre l'amour.

«Une union libre, soit! mais fière et pure. La sécurité du cœur faisant l'indépendance de l'esprit. Un enfant, source d'expériences nouvelles et d'intimité plus profonde, adorable lien, faiblesse qui nous eût donné de la force.

«Ce rêve, Lionel, tu ne veux pas le réaliser avec moi. Je dois en former un autre si je veux me retrouver moi-même, un rêve de travail solitaire et de dévoûment... Dévoûment à mes vieux parents, dévoûment aussi au cher être que tu m'as donné, et pour la naissance duquel, malgré tout, je te bénirai, ô mon ami!

«Dans ce rêve austère, je t'assure, il n'y a pas de place pour tes caresses, d'autant plus amollissantes qu'elles seraient plus douces et plus chères. Si tu ne vois qu'elles dans l'amour, laisse-moi. Tu es de bonne foi peut-être en pensant qu'elles me consoleraient. Elles ne feraient que me montrer le vide immense et le néant de mes illusions. Non, je te le jure, il me semble que désormais je ne pourrais plus t'embrasser qu'en sanglotant.

«Mais vois donc quelle serait ma vie, et, je t'en supplie, aie pitié de moi!

«Tu me demandes de t'aimer... O mon amour! souhaite-moi donc, oh! souhaite-moi de t'oublier. O Lionel! ô Lionel! Où es-tu? Est-ce que tu ne m'entends pas pleurer?

«Sais-tu seulement comme je t'aimais? Sais-tu que mes petites chambres solitaires ont vu depuis trois semaines couler plus de larmes que jamais tu ne m'as donné de baisers... que jamais tu ne pourrais m'en donner quand tu me garderais tous ceux de ton cœur.