—Ce n'est pas seulement à cause du caractère de Lionel que je vous parle ainsi, madame. Le meilleur d'entre nous autres hommes quand il est aimé exclusivement, absolument, comme une femme seule sait aimer, reçoit encore, voyez-vous, plus qu'il ne mérite et plus qu'il ne peut rendre.
Renée élevait légèrement ses sourcils, un peu étonnée du tour à la fois indiscret et banal que prenait la conversation. Fabrice, troublé, gêné lui-même sans savoir pourquoi, changea de sujet brusquement.
—Madame, fit-il, me permettez-vous de vous adresser une prière?
—Laquelle?
—Voulez-vous, si la marraine que vous aurez choisie pour votre enfant y consent, m'accepter comme son parrain?
—Hélas! monsieur, Lionel ne veut pas que le pauvre petit être soit baptisé. Il refuserait de le reconnaître si je m'obstinais à le contrarier sur ce point.
—Ah! madame, reprit Fabrice avec un léger accent de reproche, comme les idées des femmes se façonnent vite sur celles de l'homme quelles aiment! Lionel vous a convertie à son matérialisme.
—Vous vous trompez. Votre ami vous dira combien je déplore, combien je combats sa haine de la religion. Cette haine me paraît absolument indigne d'un esprit supérieur; elle ne concorde pas avec une compréhension complète des évolutions de l'humanité. D'ailleurs, sans pénétrer dans ces régions philosophiques, je dirai tout simplement que je comptais faire baptiser mon enfant avant tout pour ne pas causer de la peine à ma mère. Cette raison-là, dans un cœur de femme, doit primer, monsieur, toutes les philosophies du monde.
Fabrice ne resta pas longtemps ce jour-là auprès de Renée, et, depuis cette visite, il alla moins souvent à Clamart. Un double sentiment lui était venu, irraisonné, indistinct. Il commençait à trouver quelque inconvenance à ses longs tête-à-tête avec Renée, dans lesquels d'abord il n'avait vu qu'un office de charité près de la pauvre solitaire et d'amitié pour Lionel. Puis ces vers qu'il avait lus lui avaient causé—effet bizarre!—comme une sourde irritation, une ombre de colère indignée contre leur auteur. Était-il possible qu'une femme supportât tant d'un homme, et vît dans l'humiliation et les souffrances qu'il lui infligeait le plus beau privilége de sa vie? N'était-ce pas trop fort surtout qu'elle l'écrivît, qu'elle l'avouât? Le jeune homme oubliait que les lignes passionnées de Renée avaient été tracées pour elle seule, qu'il avait lutté moralement avec elle pour les lire, qu'elle avait accompli un vrai sacrifice en les lui montrant. Mais il se sentait changé depuis quelques jours; il devenait nerveux, ennuyé. Surtout lorsqu'il pensait à cette triste histoire de son ami, il perdait maintenant son calme, sa logique et son esprit de justice. Un désir impatient le prenait de voir Lionel de retour.