Il ajouta, les enlevant lui-même:
—Donnez-les-moi.
Et comme Renée se tenait là, devant lui, troublée, sans force, il l'appuya contre son cœur, et murmura passionnément:
—Oh! non, je ne puis pas n'être pour vous qu'un ami, je ne puis pas..., vous êtes trop jolie!
Elle se dégagea, s'enfuit, puis, la main sur le bouton de la porte, lui jeta un dernier regard.
Debout, les yeux enivrés pleins d'adoration et de prière, le petit bouquet de violettes entre ses doigts, c'est ainsi qu'elle le vit, c'est ainsi qu'elle emporta son souvenir.
Comme elle devait s'y reporter souvent plus tard à ce souvenir! Comme avec angoisse elle y rechercherait souvent la première apparition de la fatalité terrible et chère qui allait briser sa vie! Comme souvent elle y aspirerait pour l'épuiser encore la seule goutte d'ivresse pure et absolue que l'amour eût à lui offrir!
Un moment plus tard, sentant à peine qu'elle avait marché, tant le bonheur la soulevait au-dessus de terre, et croyant circuler dans l'atmosphère d'un monde nouveau, idéal, enchanteur, elle était dans les couloirs de la Chambre; un huissier la débarrassait de son manteau, de son manchon, et elle regardait comme si elles eussent été écrites en lettres d'or sur des murailles de paradis les inscriptions qui se détachaient en noir sur les portes menant aux tribunes: «Sénat, Questure, Préfet de la Seine, etc.»
L'huissier ouvrit la tribune des ministres. Des messieurs debout s'écartèrent; d'autres se pressaient sur d'étroites banquettes. Des dames, en toilettes élégantes, occupaient le premier rang; elles se retournèrent, abaissant leurs jumelles, au bruit de la porte. Il y avait encore une place entre elles. Renée s'y glissa, parmi le frou-frou des jupes obligeamment refoulées. Et tout de suite le tapage d'en bas, la voix de l'orateur, les interruptions violentes, le brouhaha des conversations particulières, la sonnette du président, lui causèrent un excitement qui l'amusa. Il s'y mêla chez elle certain respect, l'idée des importants intérêts qui se débattaient là, et comme la sensation d'un grand fantôme auguste, celui de la Patrie, qui, silencieuse et grave, aurait plané sur ce tumulte. Renée n'imaginait pas encore que tous ces gestes, toutes ces voix, tous ces cœurs, pouvaient être guidés par d'autres mobiles que l'amour des lois justes, le souci du bien public et les nobles ambitions. Elle ne devait entrevoir que bien longtemps après les rouages multiples et mesquins, souvent monstrueux dans leur petitesse, de cette imposante machine. Elle songea au serment du Jeu de Paume, aux pages enflammées de Michelet, au carton de David. La tribune, plus monumentale qu'elle ne se l'était figurée, avec le fauteuil du président qui la surmonte, avec les sièges des secrétaires, tout ce lourd édifice d'acajou garni d'emblèmes de cuivre, lui parut sacré comme un autel. Elle se dit qu'un jour sans doute, Lionel en gravirait les degrés. Ce jour-là, le jeune homme aurait deux inspiratrices: elle—qui l'écouterait, tremblante et voilée,—et par-dessus tout la France... la France, que Renée aimait avec tant de force depuis que, toute petite, elle avait vu la guerre et les horreurs du siège. Oh! le bel avenir d'amour, d'enthousiasme, de travail et de gloire!
Tout à coup, un silence qui se fit la rappela de ses rêves lointains à la réalité présente. Un gros homme lourd, aux cheveux gris rejetés en arrière, au masque un peu vulgaire mais énergique, montait pesamment les marches de la tribune. Il s'appuya des deux poings sur la tablette, et jeta tout autour de la Chambre un regard circulaire. Cette attitude ramassée, cette grosse tête enfoncée dans les larges épaules, ce coup d'œil étincelant, donnèrent à Renée l'idée d'un lion qui va bondir. Cependant il commença d'une voix basse, empâtée, presque bredouillante. C'était Léon Gambetta, Président du Conseil.